Dans son long-métrage Arco, césarisé puis oscarisé en 2026, le réalisateur et dessinateur Ugo Bienvenu nous plonge au cœur de l’histoire d’un jeune héros éponyme de dix ans, qui habite un futur utopique. En voyageant dans le temps, le garçon se perd en 2075, époque aride, quasi-apocalyptique. Pour Alma Mater, dans le cadre du cycle de conférences « Futur en héritage », Ugo Bienvenu revient sur son rapport aux technologies, à la nature et au lien, qu’il file tout le long de son œuvre.
Peu importe la temporalité que vous représentez, la nature est omniprésente : verte, idéale, sensible, éclatante, éphémère, ou encore aride et menaçante. Que souhaitez-vous transmettre du vivant ?
Quand j’écris des films ou des livres, c’est pour parler de ce qui me manque dans mon quotidien. Il y a une phrase qui dit « Dieu n’a pas créé les villes, il a créé les jardins. » Voilà la beauté du monde. Voilà ce qui me manque en tant que citadin.
La science-fiction a tendance à éluder notre rapport à la nature, à montrer du tout urbain. Moi, les récits qui me plaisent, ce sont les récits sensoriels, qui parlent de notre rapport au monde, jusqu’à sa dimension tactile. Je voulais qu’on ait cette espèce de fascination pour ce qu’est une feuille. Notre travail, quand on dessine, c’est d’évoquer ce qu’on ressent quand on est face à un élément. Par exemple, face à une cheminée : « J’ai chaud devant, froid derrière, c’est Noël… » C’est aussi ce qui nous distingue de l’Intelligence artificielle, qui génère des images qui n’existent pas dans le réel.
Vous vouliez faire du dessin un lieu d’expérience ?
Oui ! On a perdu le contact immédiat du monde. C’est fou : on connaît toute l’actualité du Japon, mais pas les plantes de notre jardin ! On sait ce qu’il se passe à l’autre bout de l’univers, on sait ce qu’est un trou noir, mais on ne sait pas si ce qu’on a là, devant nous, ce sont des brindilles de pin ou d’un autre arbre.
On vit de plus en plus dans des abstractions et dans des théories. On ne regarde plus la vie en face, on ne regarde plus la mort en face. La corrida, par exemple, avait pour rôle de dire que ce que nous avions dans l’assiette avait été vivant. En supprimant ce rituel du réel, on élimine la confrontation à la mort. Aujourd’hui les gens vont au McDo et ils ne savent pas que, ce qu’ils ont dans leur assiette, ça a été tué. Que ça été vivant.
En cassant les liens cérémoniels, qui mettent en scène la vie et la mort, on casse notre rapport à la réalité et à la vérité. Notre société, qui n’a jamais été aussi consciente de l’écologie, du rapport à la vie, n’en est consciente que théoriquement. Dans les faits, elle ne l’est plus du tout.
C’est pourquoi vous-même ne définissez pas votre long-métrage comme “écologique” ?
Je n’aime pas l’écologie qui donne des leçons. Je ne voulais pas que ce soit un film qui dise : « Voilà, il faut faire ça. » Je pense que c’est la meilleure manière d’éloigner les gens de ce sujet-là. En disant : « Ah, si vous ne faites pas ça, vous êtes idiots ! » Mon idée, c’est plutôt de confronter le spectateur à la nature. Je veux la lui faire vivre telle qu’elle est, le placer au milieu des éléments, afin qu’il se demande : « Est-ce que c’est ça, le monde dans lequel je veux vivre ? » Ensuite, à lui de décider comment ajuster son comportement.
Arco, lui, est très en lien avec le monde : il parle aux oiseaux qui viennent se poser sur son corps comme sur un arbre. Il fait partie du monde. L’Homme devrait-il faire un avec la nature ?
Oui. Ces dernières années, la technologie nous coupe du monde, nous coupe même de notre voisin. Dans Arco, les seuls rapports “humains”, ce sont ceux que les enfants entretiennent. Les adultes, eux, glissent les uns à côté des autres. Ils portent tous des lunettes, ou parlent au travers d’interfaces qui les séparent du monde. Nous entrons dans un monde de l’indifférence. Je voulais poser la question : « A-t-on envie de ce monde-là ? »
Dans le film, certains robots, comme Miki, sorte de nourrice-humanoïde, deviennent plus humains que les humains…
L’étymologie du mot “idiot” c’est « Celui qui ne s’aide pas d’un bâton. » Ne pas utiliser la technologie, c’est être un idiot. La technologie doit nous permettre d’allouer du temps à notre théâtre intérieur, à notre individu, à notre poésie personnelle, à la poésie du monde.
Sauf que depuis l’arrivée du smartphone, et peut-être même depuis l’arrivée d’Internet et des écrans, nous sommes coupés de nous-mêmes. Dès qu’on commence à réfléchir, à penser, notre téléphone sonne et on reçoit la photo du plat d’un copain… alors qu’on s’en fout ! On reçoit les impulsions des autres à la place de celles qui nous sont propres.
Miki, qui est le personnage central de mon travail, me permet d’interroger ce qu’on y perd : « Oui, c’est cool, demain, on pourra faire élever nos enfants par des robots. On gagnera beaucoup de temps, mais que laissera-t-on de notre humanité ? Ne sommes-nous pas en train de déléguer ce qui est fondamental ? Jusqu’où pouvons-nous aller ? »
Le film prône un retour aux essentiels ?
Aux rapports d’amitié, aux rapports d’amour, au partage des choses simples, toutes bêtes, quotidiennes. Au fond, ce qui manque à Iris [l’amie qu’Arco rencontre en 2075] c’est le quotidien. Pas l’exceptionnel : elle peut voyager dans le temps en classe, elle est sur son scooter, elle a un robot… Mais en fait, tout ça, c’est que des appareils. Il manque le plus important : le partage d’expériences.
Qui n’est possible qu’au travers de l’enfance ? Les parents d’Iris ne croient pas leur fille lorsqu’elle leur raconte l’histoire d’Arco…
Oui. Les seuls adultes à continuer de croire en leur imaginaire, et à vivre de cela, ce sont les trois frères colorés. Les trois frères bloqués en enfance. Il y a des choses de la jeunesse qu’il faut réussir à conserver dans nos êtres d’adultes. On a des intuitions à cet âge-là, que nous perdons après. Et ça, c’est aussi l’un des grands mouvements du film : dire qu’il faut prendre au sérieux notre instinct, parce que les machines, elles, n’ont pas ce super pouvoir.
Je pense que l’erreur de l’humanité, c’est d’avoir cru et d’avoir tout orienté sur la démonstration pour arriver à un résultat. Alors qu’en fait, les meilleures conclusions arrivent souvent par des moments de grâce.
Quand Einstein se demande si la lumière est vraiment une onde électromagnétique, il se dit : « Ah ! Si j’étais à cheval sur la lumière, est-ce que j’irais aussi vite qu’elle ? » C’est une idée poétique, pas mathématique.
Votre idée à vous, notamment celle d’un futur lointain dans lequel les humains laissent la Terre en jachère et habitent les nuages… Comment vous est-elle venue ?
Il fallait créer un après-demain suffisamment générique pour ne pas avoir à trop le définir. Parce que si on définit une utopie, elle devient réaliste. Et il y a des problèmes dans un monde réaliste, toujours. Il y a des corollaires au Bien… L’idée, c’était de créer un symbole, cette maison dans les arbres, et de ne pas détailler pour que ça reste une idée à imaginer. Que ça soit suffisamment flou pour pouvoir dire aux enfants : « C’est à vous d’inventer. »
On m’associe souvent à Miyazaki. Mais en fait, Miyazaki s’est basé sur Babylone. Il s’est basé sur la Bible. Et la Bible, c’est les jardins dans le ciel. C’est ça l’Eden. L’idée c’était de proposer un Eden à peu près réaliste, donc technologisé.
Le religieux est important pour vous, dans votre travail ?
Bien que complètement athée moi-même, je trouve que les technostructures n’ont pas réussi à remplacer le divin, le sacré. Et ce qui nous manque cruellement en ce moment, c’est un récit commun. Un récit à partager. Un récit qui nous fasse « faire société » et qui nous fait aller dans le même sens. C’est pour ça qu’il y a un grand retour des monothéismes. Je pense qu’on est en quête de sens, de direction, de trajectoire commune. Les pays comme les nôtres, qui se sont complètement coupés de cette part-là, sont en souffrance. Tandis que ceux qui ont su garder cet héritage se détachent. C’est intéressant de voir que les pays structurés économiquement sont ceux qui n’ont pas perdu leurs racines… métaphysiques.
Et en même temps, dans le futur lointain que vous proposez, les humains sont un peu déracinés aussi, puisqu’ils n’habitent plus sur la Terre qu’ils ont surexploitée.
Certes, mais ils sont en contact. Ils parlent avec la nature, ils ont des relations, il n’y a pas d’indifférence. Ils se sont reconnectés à eux-mêmes. Ils vivent dans une forme d’harmonie. Et ils replantent. Ils vont chercher des graines dans le passé pour planter le futur. Ils font pousser des arbres sous lesquels leurs enfants pourront se reposer. Je trouve que c’est ça qui est beau dans les sociétés dans lesquelles j’ai vécu (Tchad, Mexique, Guatemala…). Des sociétés où l’on plante des choses, pas pour nous, mais pour ceux de demain.
Recueilli par Laudine Storelli.
