Jouer avec la lumière en peinture

Le siècle des Lumières reste, dans l’imaginaire collectif, une période importante mais reclue dans un temps éloigné. Le traitement pour la peinture à son égard est similaire : cette collection d’aquarelles est, en grande partie, perçue comme un ensemble d’œuvres descriptives, académiques où esquisses et couleurs semblent parfois rébarbatives. Pourtant, certains phénomènes singuliers surgissent de ces œuvres, se frayent un chemin à travers la toile pour raisonner en nous, bien des siècles après leur composition.. En quoi le XVIIIe siècle, aussi pittoresque soit-il dans ses représentations picturales, aurait-il son mot à dire sur ces  « lumières » qui peuplent silencieusement notre existence ? 

Chardin, ou pictural de lumière

Au cœur du XVIIIe siècle, force est de constater un fervent intérêt pour ce qui entoure la nature et le vivant. Les peintres se questionnent sur la manière de dévoiler, avec une justesse plastique irréprochable, le monde qui nous entoure. Paris se fait alors le témoin de ces idées nouvelles, et ce aux côtés du peintre Jean-Siméon Chardin – surnommé a posteriori le Vermeer français.  

Le jeu de lumière : entre tradition et renouvellement…

La lumière trouve refuge dans l’art de Chardin. D’abord, par le reflet des verres, des liquides, du métal, et plus simplement, par un ou plusieurs objets brillants accentués, a contrario des fruits et légumes. Dans son Panier de raisins blancs et noirs avec un gobelet d’argent, c’est l’objet-verre qui incarne cette lumière naissante, comme un léger indice qui va combattre la potentielle monotonie ou obscurité de la toile. La nature morte devient vivante. Toutefois, ce choix de mise en lumière anthropologique  (alors vu qu’on vient de parler d’un objet-verre ci-dessus, on ne peut parler de la mise en lumière de l’humain en lui-même mais plutôt de détails anthropologiques) ne serait-il pas lié à la pensée dominante des Lumières qui se veut remettre en question l’ordre religieux au profit de la valorisation humaine et scientifique ? Vers cet athéisme croissant, Chardin viendrait finalement dévoiler sa croyance en ces multiples silhouettes humaines. Ce dernier n’en reste pas moins un peintre académique, et s’inscrit ainsi dans cette tradition canonique du clair-obscur, sous l’influence des peintres flamands de l’époque.

En ce sens, le rôle de Chardin dans l’élaboration de la ou des lumières en peinture reste indéniable. Sa célèbre Pourvoyeuse est encore aujourd’hui exposée au musée du Louvre. Selon ses propres mots, le travail du peintre dépasserait la couleur, et consisterait avant tout en une affaire de “sentiment”.

Soulages, ou l’art d’aimer intensément la lumière 

La lumière en peinture change en permanence. Elle oscille vers de nouvelles formes picturales, se fait plurielle, se revisite ; Soulages l’atteste fiévreusement. Au même titre qu’Yves Klein et la nouvelle nuance de bleu à son nom, Soulages va inventer son propre terme : l’outrenoir. Pourtant adepte d’une couleur aussi obscure que la nuit, le peintre entretient un rapport intime et intense à la lumière… 

On a ainsi affaire à un renversement total de la figuration, c’est-à-dire à l’aspect descriptif d’une œuvre plastique. La peinture se fait alors saisissante, parfois incompréhensible selon ses détracteurs, mais se conçoit comme un espace de réflexion à part entière, surpassant objets et sujets. La matière-peinture demande donc à se repenser et Soulages laisse la lumière s’emparer du reste. 

Lumière infinie, travail d’une vie…

Ses travaux sur la couleur noire attestent des multiples reflets de lumière, sensibles, sensoriels, émotifs, (é)mouvants. Soulages revendique son refus du communément admis : il se compare et se différencie des travaux de Goya et de Chardin, avec l’idée selon laquelle il n’est pas nécessaire de jouer avec une couleur vive (comme le rouge, le bleu ou le jaune) pour luir, pour briller, pour faire ressentir, et donc pour donner naissance à la lumière. Bien au contraire, la beauté de la couleur noire est loin d’être terne, mais fait ressurgir une expressivité perdue. 

Paradoxalement, l’ombre va créer la lumière.

…Pour une poésie de la couleur

La conception de cette couleur pénétrante illustre que, lorsque cette éternelle « puissance troublante » prend forme par le noir, il faut alors faire face à « l’épaisseur du silence ». 

En 2010, le Centre Pompidou a produit une riche rétrospective à son image, puis neuf ans plus tard, une salle d’exposition lui est consacrée au Louvre. 

Exposition sur Pierre Soulages au Louvre, dans le Salon Carré

Avec toujours cette charge émotive lumi-naissante. 

Noémie Wuchsa

Sources :

  • l’ABCdaire de Chardin, Flammarion, M-C. Sahut
https://www.pierre-soulages.com/document/pierre-soulages-la-lumiere-comme-matiere

Images :

  • Couverture : « La Pourvoyeuse », Jean-Siméon Chardin, 1893, musée du Louvre
  • Article : ©Antoine Mongodin, Musée du Louvre, ADAGP, PARIS

https://www.lemonde.fr/culture/article/2019/12/12/exposition-soulages-prive-de-confrontations-au-louvre_6022633_3246.html

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