Immersion dans les « Idées noires » de Franquin

Père de Gaston Lagaffe et du Marsupilami, André Franquin est un des plus célèbres auteurs de bande dessinée. Alma Mater vous propose de découvrir une partie plus méconnue de son œuvre humoristique : les Idées noires.

Connaissez-vous André Franquin ? Dessinateur belge né en 1924 et mort en 1997, ses gags divertissent petits et grands depuis plusieurs générations. Vous avez probablement déjà ri des maladresses de Fantasio. Pris du bon temps en suivant les aventures trépidantes de Spirou. Pouffé devant les bagarres du Marsupilami. Éclaté de rire face aux « gaffes » de Gaston. Tous ces personnages autant hilarants que passionnants, c’est Franquin !

Mais connaissez-vous réellement André Franquin ? Avez-vous déjà entendu parler de ses Idées noires ? Des monstres effrayants, des morts sanguinolentes, des aventures sans queue ni tête … c’est aussi Franquin !

La dépression créatrice de Franquin

« Lorsqu’après avoir lu une page d’Idées noires de Franquin, on ferme les yeux, l’obscurité qui suit est encore de Franquin ». Ainsi débute la mystérieuse bande dessinée du célèbre auteur belge. En parodiant une citation du réalisateur Sacha Guitry à propos de Mozart.

Dès les premières pages, on est effectivement marqué par la noirceur des dessins de Franquin. La plupart sont réalisés en ombres chinoises, avec des personnages d’un noir profond détachés sur un fond blanc pur. Un style qui apparaît comme une rupture dans l’œuvre de Franquin, jusque-là habitué aux dessins colorés et aux personnages joyeux.

Pourtant, selon le Livre d’or Franquin, les Idées noires « sont en fait le prolongement logique de sentiments que l’on retrouve exprimés tout au long des diverses aventures vécues par ses héros ». Dans les années 1970, Franquin a abandonné Spirou et Fantasio et souffre régulièrement de dépression. Il se met alors à dessiner des monstres et des historiettes macabres.

Il produit ses premières « idées noires » en 1977, dans Le Trombone illustré puis dans Fluide glacial. Ce sont des mini-histoires de quelques cases, où on ne retrouve jamais les mêmes héros. Ces gags sont ensuite regroupés en deux albums de bande dessinée, publiés en 1981 et 1984. Une intégrale des Idées noires est par ailleurs sortie en 2001.

Un humour noir tordant …

Plusieurs gags ont été réalisés avec Yvan Delporte, célèbre scénariste de bande dessinée. Ce dernier a notamment écrit des jeux de mots au-dessus de la plupart des planches : par exemple, « Il ne faut pas confondre faire feu sur le gibier et tirer la chasse » pour illustrer l’histoire d’un chasseur dont le fusil tire à l’envers.

Dans ses Idées noires, Franquin manie une forme différente de comique : l’humour noir – d’où le nom de la bande dessinée ! Poussant l’art de la caricature à l’extrême, il se plaît à jouer sur l’effet « gore » avec des personnages écrasés, foudroyés ou encore découpés. A chaque gag, la chute est aussi macabre qu’inattendue.

On y trouve ainsi un patron tué par son fauteuil, un tronçonneur tronçonné et un homme mort pendu et noyé dans un accident de voiture. Mais aussi un cigare-obus, un torero encorné, ou encore une partie de pétanque avec des grenades.

On y découvre également une inquiétante histoire aux accents tristement prophétiques : un homme masqué, perdu dans le chaos provoqué par une pandémie mondiale et se demandant si lui-même n’est pas déjà infecté par le mystérieux virus …

… mais dont le pessimisme invite à réfléchir

Si les Idées noires sont à part, c’est aussi parce que Franquin la parsème de messages politiques. Une décennie après Mai 68, le bédéiste libère sa plume et n’hésite pas à la planter dans ces institutions qu’il déteste : l’armée, le monde de l’entreprise, la religion … Écologiste avant l’heure, Franquin s’amuse aussi à ridiculiser les chasseurs, pétroliers et autres destructeurs de l’environnement.

La peine de mort est une de ses cibles préférées. En France, elle a été abolie en 1981. Un des plus célèbres gags des Idées noires est celui où un homme est condamné à la guillotine par ces mots : « La loi est formelle : toute personne qui en tuera volontairement une autre aura la tête tranchée ». Juste après l’avoir exécuté, le bourreau doit donc à son tour être guillotiné. Puis c’est au tour du bourreau du bourreau. Et du bourreau du bourreau du … et ainsi de suite, comme l’illustre la succession infinie de guillotines dans la dernière case.

Cet aspect circulaire est très présent dans l’humour noir de Franquin. De la file interminable de travailleurs déprimés et piétinés à ce prisonnier condamné à répéter inlassablement la même évasion, les Idées noires dépeignent une société absurde. Une société où tout le monde tourne en rond. Et où tout ne tourne pas rond.

Dans ses Notes et contre-notes (1962), Eugène Ionesco écrivait : « Le comique étant l’intuition de l’absurde, il me semble plus désespérant que le tragique ». Une réflexion qui explique bien l’humour noir de Franquin. Si les Idées noires invitent à rire, c’est un rire qui dérange, questionne, interpelle. Peut-être parce que, derrière la caricature et l’extravagance, les noires idées de Franquin sont porteuses de certaines réalités. Des réalités difficiles à accepter sur la bêtise humaine et sur notre propre cruauté. Et dont, selon le dicton, il vaut parfois mieux rire que pleurer.

Esteban Grépinet

Sources :

« Lorsqu’on vient d’entendre un morceau de Mozart, le silence qui succède est encore de lui. », Sacha Guitry, Toutes Réflexions faites (1947)

Livre d’or Franquin, Jacky Goupil, 1982

http://bdzoom.com/108493/patrimoine/%C2%AB-les-idees-noires-%C2%BB-par-andre-franquin-analyse-de-planche/

https://fr.wikipedia.org/wiki/Andr%C3%A9_Franquin

https://fr.wikipedia.org/wiki/Id%C3%A9es_noires_(bande_dessin%C3%A9e)

Différentes bandes dessinées de Franquin : Idées noires 1 et 2, Gaston Lagaffe, Spirou et Fantasio …

Images :

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