Le mouvement sud-coréen 4B : le refus total d’une culture sexiste et patriarcale

Apparu en 2019, le mouvement féministe sud-coréen 4B comptait déjà 4 000 membres à sa création. Plutôt que de persister dans le dialogue avec les hommes, de nombreuses femmes coréennes choisissent de ne plus les inclure dans leur cercle social proche. Épuisées par un sexisme systémique ancré dans la culture de leur pays, elles tournent le dos au sexe opposé. 

Les étincelles du mouvement

4B s’inspire notamment de « Échappe au corset » et de la vague « MeToo », deux mouvements mettant en lumière le traitement des femmes dans la société traditionaliste coréenne. Les activistes s’expriment majoritairement en ligne, notamment sur les réseaux sociaux, dans le but de garder un certain anonymat. « Échappe au corset » appelle quant à lui à se libérer de l’oppression psychologique, sociale et sexuelle à travers la métaphore du corset étouffant. Le mouvement ne manque pas de critiquer les standards de beauté inatteignables et irréalistes, représentatifs de la toxicité des attentes de la société. 

Publié en 2016, le roman devenu best-seller international Kim Jiyoung, née en 1982 exprime les difficultés rencontrées par les femmes coréennes dans la société actuelle. Les mouvements féministes s’emparent de cette histoire fictive dans le but de donner davantage de poids à leur voix.

La plume de l’autrice, Cho Nam-Joo, touche son lectorat féminin en narrant des situations auxquelles il peut s’identifier. Beaucoup se reconnaissent en son personnage principal, une jeune mariée qui devient femme au foyer puis mère. Elle souffre de dépression post-partum et doit faire face au sexisme quotidien et systémique depuis son enfance. Nam-Joo met ainsi publiquement en avant la souffrance ressentie par tant de femmes dans la sphère privée. À ce sujet, l’autrice déclare en 2020 : « J’ai abordé le personnage de Kim Jiyoung comme un réceptacle renfermant des expériences et des émotions communes à chaque femme coréenne. » (traduction libre)

Les quatre « non »

4B se focalise sur la résistance à l’entretien de toute relation avec des hommes. L’origine du nom du mouvement reprend le refus des quatre principes auxquels les adhérentes s’opposent : les relations amoureuses avec des hommes (biyeonae), les relations intimes (bisekseu), le mariage (bihon) ainsi que la maternité (bichulsan).

Les femmes adhérant au mouvement mettent de côté les hommes dans le but de se concentrer sur leurs propres envies et ambitions. En effet, les valeurs coréennes traditionnelles se sont essentiellement axées sur la capacité d’une femme à tenir un foyer et à enfanter. Bonnie Lee, Coréenne quadragénaire, a déclaré à la Tribune de Genève : « Ce qui importe, c’est de savoir si vous êtes capable ou pas de vous occuper du mari et de ses parents ». Les singularités individuelles et les aspirations personnelles sont souvent reléguées au second plan, faisant de ces femmes des figures de l’ombre.

Les maltraitances économiques et intimes

Le choix d’avoir un enfant est de moins en moins attrayant, notamment en raison du manque de structures permettant de garder les enfants pendant que les parents travaillent. De même, un grand nombre de Coréennes estiment devoir choisir entre la maternité et poursuivre une carrière professionnelle. En effet, BBC News met en avant le temps passé au travail, particulièrement long dans le pays, auquel s’ajoutent la plupart du temps des heures supplémentaires. La jeune femme interviewée par le journal britannique insiste sur la peur de ne pas être en mesure de retourner au travail après une grossesse. Une fois devenues mères, les femmes subissent en effet une grande pression de la part de leur entreprise et de leur famille les obligeant à rester chez elles pour s’occuper de l’enfant et ne plus exercer d’activité professionnelle. De plus en plus de Coréennes font le choix de ne plus sacrifier leur carrière et prennent la décision de ne jamais devenir mères. Ainsi, elles ne dépendent pas de leurs maris pour subvenir entièrement aux besoins du foyer. 

Le 28 février, l’agence publique Statistique Corée dévoile le taux de natalité pour l’année 2023 : 0,7 %. Ce taux incroyablement bas est révélateur du mal-être ressenti par les Coréennes vis-à-vis de la maternité.

En outre, les violences conjugales, ou plus généralement la maltraitance émotionnelle, sont devenues monnaie courante en Corée du Sud. Selon une étude menée en août 2017 par le Korean Institute of Criminology, 1 593 hommes interrogés sur 2 000 ont déclaré avoir infligé des mauvais traitements à leur partenaire féminine. 71 % de ces Coréens admettent avoir isolé leur partenaire de sa famille ou de ses amis en contrôlant ses déplacements. L’étude liste d’autres chiffres alarmants concernant la violence psychologique et physique. 

Le mouvement 4B donne aux Coréennes l’espoir de retrouver une certaine liberté et de s’émanciper d’un carcan omniprésent dans leurs vies. Ses membres peuvent recentrer leurs priorités sur elles-mêmes et ne laissent pas d’autre choix aux hommes que d’être de meilleurs partenaires.

Allison Caudron

Image : ©https://fr.freepik.com/vecteurs-libre/femme-dire-non-illustre_8967053.htm#fromView=search&page=3&position=17&uuid=ab5095d3-91a2-4efe-86b9-e837f6880d0a

Sources

« Célibataires à vie: le choix de Sud-Coréennes », Tribune de Genève, 6 décembre 2019, https://www.tdg.ch/celibataires-a-vie-le-choix-de-sud-coreennes-853069009820 

DA-SOL Kim, « 8 in 10 Korean men admit abuse of girlfriend », The Korea Herald, 17 août 2017, https://www.koreaherald.com/view.php?ud=20170817000805

FOUQUET Claude, « La Corée du Sud pourrait perdre un tiers de sa population dans les 50 ans à venir », Les Échos, 14 décembre 2023, https://www.lesechos.fr/monde/asie-pacifique/la-coree-du-sud-pourrait-perdre-un-tiers-de-sa-population-dans-les-50-ans-a-venir-2041465 

MACKENZIE Jean, « Why South Korean women aren’t having babies », BBC News, 27 février 2024, https://www.bbc.com/news/world-asia-68402139.amp

Manifestelle, « women are giving up on men [south korea 4B movement], Youtube, 23 février 2024, https://www.youtube.com/watch?v=eO8ZswAgHrM.

MAZAURETTE Maïa, « Pas de rencontres, pas de sexe, pas de mariage, pas d’enfants : quand les femmes lâchent l’affaire », GQ Magazine France, https://www.gqmagazine.fr/sexe/article/pas-de-rencontres-pas-de-sexe-pas-de-mariage-pas-denfants-quand-les-femmes-lachent-laffaire

SUSSMAN Anna Louie « A World Without Men: The women of South Korea’s 4B movement aren’t fighting the patriarchy — they’re leaving it behind entirely. », The Cut, 8 mars 2023, https://www.thecut.com/2023/03/4b-movement-feminism-south-korea.html.

ZIMMERMANN Briana, « South Korea’s 4B Movement Lowers the Birth Rate in a Fight for Gender Equality », The International Affairs Review, 8 août 2023, https://www.iar-gwu.org/blog/iar-web/south-koreas-4b.

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