Les centres de rétention administrative : comprendre un dispositif sous tension

Alors que le gouvernement promettait la création de 3 000 nouvelles places en centres de rétention administrative (CRA) d’ici 2027, le projet semble aujourd’hui s’enliser. Saturés, contestés, et souvent ignorés du grand public, ces lieux où se croisent loi, frontière et vie quotidienne des exilés demeurent à la marge du débat public. Entre raison d’État, impératif d’efficacité et respect des droits fondamentaux, les CRA racontent à leur manière la part la plus fragile — et la plus controversée — de la politique migratoire française.« Il y a des injustices qui nous insupportent plus que d’autres. »— Annick Redolfi, réalisatrice de Devant : contrechamps de la rétention.

Un décor banal, une réalité invisible

Un abri de bus, de la pluie qui ruisselle, des proches qui attendent un coup de fil. Dans Devant, le film d’Annick Redolfi, on ne voit presque pas l’intérieur du centre de rétention de Vincennes ; on regarde le dehors. L’ordinaire d’un trottoir qui dit alors l’essentiel : derrière ces grilles, la France enferme pour des raisons administratives des personnes étrangères en instance d’éloignement. Rien d’exceptionnel dans le paysage, et c’est là tout le problème : cette réalité existe, mais hors-champ.

Qu’est-ce qu’un CRA ?

Les centres de rétention administrative (CRA) sont des lieux d’enfermement où l’État retient, pour une durée limitée, des personnes étrangères en situation irrégulière, dans l’attente de leur expulsion. Créés en 1980 par la loi Bonnet, ils émergent dans un contexte politique marqué par un durcissement progressif des politiques migratoires.Depuis la fin des années 1970, en France comme ailleurs en Europe, la nature des migrations se transforme. D’abord économiques, liées à l’appel de main-d’œuvre étrangère durant les Trente Glorieuses, elles deviennent progressivement un enjeu administratif, puis identitaire. La crise pétrolière, la montée du chômage et les débats sur l’intégration font de l’immigration un objet de crispation nationale, mêlant considérations sociales, économiques et symboliques.

Les CRA s’imposent alors comme un outil de maîtrise des flux migratoires. L’État cherche à encadrer les arrivées comme les départs dans un monde traversé par de profonds déséquilibres économiques, politiques et climatiques. Pensée comme exceptionnelle, la rétention administrative est devenue un pilier structurel de la politique migratoire française. En 2023, près de 47 000 personnes ont été enfermées en CRA, selon La Cimade, dont plus de 3 000 mineurs, principalement à Mayotte. Et c’est là toute la singularité — et la fragilité — du dispositif : la privation de liberté qui s’y exerce n’est pas une peine, mais une mesure administrative. Autrement dit, il est possible d’être enfermé sans avoir commis de délit, sur simple décision préfectorale, sans procès ni condamnation, pour une durée pouvant aller jusqu’à 90 jours.

Enfermer sur la base d’une décision administrative : les OQTF

La majorité des personnes placées en rétention est visée par une Obligation de Quitter le Territoire Français (OQTF), une décision administrative prise par le préfet, sans jugement. Dans neuf cas sur dix, il ne s’agit pas de faits pénaux, mais de situations administratives : titre expiré, demande refusée, rendez-vous manqué, erreur de procédure. Être en situation irrégulière ne signifie pas avoir commis un crime. Pourtant, cette seule irrégularité suffit à justifier une privation de liberté pouvant aller jusqu’à 90 jours. Placés sous l’autorité du ministère de l’Intérieur et gérés par la police ou la gendarmerie, les CRA échappent à la tutelle du ministère de la Justice. La rétention n’est pas une peine, mais ses effets sont ceux d’une détention.

L’amalgame entre irrégularité administrative et dangerosité s’est renforcé dans le débat public, notamment après des faits divers très médiatisés comme l’affaire Lola en 2022. Des drames exceptionnels statistiquement, mais souvent mobilisés pour légitimer un récit sécuritaire, alors même que la quasi-totalité des personnes concernées n’ont jamais enfreint la loi. Derrière le terme « sans-papiers », on trouve des vies souvent ancrées en France depuis des années : des personnes qui travaillent, paient des impôts, élèvent leurs enfants, et se retrouvent piégées par la rigidité d’un système administratif.

Derrière les murs : la vie en rétention

Officiellement, les CRA ne sont pas des prisons. Pourtant, ceux qui y passent évoquent des murs hauts, des portes verrouillées, le bruit des clés, l’absence de repères temporels. L’enfermement est administratif, mais la sensation est carcérale. Associations, avocats et institutions indépendantes alertent depuis des années sur les conditions de rétention : sur-occupation, promiscuité, dégradation des locaux, accès limité aux soins et à l’information juridique. En 2023, le Comité européen pour la prévention de la torture a estimé que certains centres présentaient des conditions « incompatibles avec les exigences d’un État de droit ».

Pensée comme temporaire, la rétention s’inscrit désormais dans des durées de plus en plus longues. En 2024, la durée moyenne a atteint 33 jours. Les CRA reproduisent ainsi certains mécanismes carcéraux, sans bénéficier des mêmes garanties de suivi, de contrôle et d’accompagnement. Comparer un centre de rétention à une prison ne relève don.c pas seulement de l’effet de style : c’est le constat qu’un dispositif administratif, conçu comme exceptionnel et transitoire, s’inscrit désormais dans des temporalités et des pratiques durables.

En droit, la rétention administrative n’a qu’un objectif : permettre l’exécution effective d’une mesure d’éloignement. Le placement en rétention, décidé par le préfet et contrôlé par le juge des libertés et de la détention dans un délai de 48 heures, ne peut être prolongé que s’il existe une perspective réelle d’expulsion. L’efficacité du dispositif se mesure donc à un critère simple : la capacité à transformer l’enfermement en éloignement effectif. Or, à l’épreuve des faits, cet objectif est largement manqué.

Rendre visible l’invisible

Dans Devant, Annick Redolfi choisit de ne jamais filmer les murs, seulement ce qu’il y a devant : l’attente, la peur, l’amour parfois, sous les lampadaires. Ces visages, silencieux et dignes, disent plus que des chiffres. Ils rappellent les existences suspendues, les familles divisées, les enfants qui grandissent sans comprendre, trop souvent cachés derrière les procédures et les sigles.Rendre visible les CRA, c’est d’abord nommer ce qu’ils font : enfermer pour réguler.Mais c’est aussi interroger ce que cette régulation dit de nous : notre besoin d’ordre, notre peur de l’autre, notre capacité à détourner le regard. Les CRA rappellent à quel point la question migratoire résiste aux évidences. En 2025, alors que la France continue de se dire fidèle à son idéal humaniste, une interrogation demeure : comment concilier le droit de contrôler et le devoir de comprendre ? Car au-delà des chiffres, des lois et des discours, la rétention dit quelque chose d’essentiel : notre difficulté à penser l’étranger autrement que par le prisme de la régularité.

Lisa LAFOND

Sources :

Annick Redolfi, Devant : contrechamps de la rétention, film documentaire, 2022

La Cimade, Rapport sur les centres de rétention administrative en France, 2023

Didier Fassin, La Force de l’ordre : Une anthropologie de la violence policière en France, 2019

Claire Rodier, Les Sans-papiers : une lutte pour la dignité, 2017

Organisation des Nations Unies, Rapport sur la protection des droits des migrants, 2021

Raphaël Liogier, L’angoisse identitaire, 2016

Rapports CRA 2023 et 2024

Musée national de l’histoire de l’immigration, Qu’est?ce qu’un CRA ?

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