Violences sexuelles : une confiance fragilisée entre victimes et institutions

En France, moins de 10 pour cent des victimes de violences sexuelles portent plainte. Et parmi celles qui franchissent la porte d’un commissariat, seule une infime minorité voit son agresseur condamné. Un écart qui persiste et installe avec lui une défiance durable envers les institutions.

Selon un rapport du Sénat publié en mai 2025, moins d’une plainte sur dix aboutit à une condamnation. Dans le même temps, les signalements ne cessent d’augmenter. Entre 2016 et 2023, les plaintes pour violences sexuelles ont progressé de près de 120 pour cent, atteignant 114 100 en 2023. Cette même année, 1 300 condamnations pour viol et 5 399 pour agressions sexuelles ont été prononcées. Pour beaucoup de victimes, le système semble entendre davantage qu’il ne sanctionne.

Un processus long et imprévisible

Porter plainte implique souvent de s’engager dans une procédure longue et imprévisible. Inès, victime d’un viol survenu à l’adolescence, a attendu huit ans avant de déposer sa plainte. Elle raconte les séquelles d’une première démarche infructueuse :

« Ça m’a laissé un traumatisme et une réelle cassure au niveau de la confiance envers la justice et ses procédures. »« Saisir la justice suppose d’exposer son intimité et d’entrer dans un processus judiciaire incertain »,

affirme Océane Perona, maîtresse de conférences en sociologie à l’université d’Aix-Marseille. Les convocations peuvent être espacées de plusieurs mois. Les investigations peuvent durer plusieurs années faisant intervenir  les décisions de justice intervenir longtemps après les faits. Une temporalité difficile à concilier avec le processus de reconstruction des victimes qui peut dissuader de se lancer dans la démarche.

À ces contraintes procédurales s’ajoute une réalité sociologique.

« Le viol est majoritairement un crime de proximité, commis par une personne connue de la victime »,

rappelle la chercheuse. Dans ces situations, explique-t-elle, dénoncer un proche est d’autant plus difficile que les faits reposent souvent sur la seule parole, parfois rapportée tardivement.

« Les dénonciations au-delà de 48 heures entraînent une déperdition d’éléments matériels. »

Et lorsque les faits sont révélés plus tard, ces preuves matérielles se raréfient, compliquant encore l’enquête.

De nombreuses affaires classées sans suite

En France, une grande partie des procédures pour violences sexuelles n’aboutit pas à un procès.

Selon une étude de l’Institut des politiques publiques publiée en avril 2024, le taux de classement sans suite atteint 86 pour cent pour les violences sexuelles et 94 pour cent pour les viols. Dans les affaires commises à huis clos, sans témoin ni trace immédiate, la justice se retrouve face à des paroles opposées. Faute de preuves jugées suffisantes, de nombreux dossiers sont alors considérés comme « insuffisamment caractérisés » par le parquet.

Pour les victimes, cette décision peut être vécue comme une seconde épreuve : après l’agression, l’absence de reconnaissance judiciaire.

Le poids des représentations

Au-delà des obstacles probatoires, la crédibilité des victimes reste parfois soumise à des représentations sociales persistantes.Lors de son passage dans l’émission La Grande Librairie en février dernier, Gisèle Pelicot expliquait ne pas renvoyer  l’image attendue de la “bonne victime” se montrant digne et non effondrée, elle est alors jugée moins légitime à être crue. Elle évoquait notamment les propos d’un des accusés pour qui  « le viol, c’est la violence dans un parking », faisant écho à un imaginaire où le viol serait forcément spectaculaire, armé, commis par un inconnu. Or, dans la majorité des cas, les violences sexuelles sont commises par une personne connue de la victime. Les violences conjugales ou intrafamiliales, souvent sans témoin ni preuve immédiate, se heurtent particulièrement à ce décalage entre idée reçue et réalité. 

Des moyens encore insuffisants

Les institutions  reconnaissent elles-mêmes certaines limites. Dans un rapport de septembre 2024, la Mission interministérielle pour la protection des femmes contre les violences estime que les formations existent, mais restent inégalement diffusées et adaptées.

Le Défenseur des droits note également un décalage entre le travail policier, centré sur la qualification pénale des faits, et les attentes des victimes, qui incluent écoute, protection et accompagnement. Inès en garde le souvenir d’un

« face-à-face dans un bureau avec mon agresseur, en présence d’une policière. Nous étions seulement trois […] sans avoir été prévenue. »

L’affaire a par la suite été classée sans suite, lui donnant raison, explique-t-elle, poursuivant qu’une meilleure explication des étapes de la procédure aurait pu faciliter son parcours : 

« Être davantage informée m’aurait probablement permis de me sentir mieux préparée et accompagnée. »

Des tentatives pour restaurer la confiance

Plusieurs réformes ont toutefois été engagées ces dernières années. Après la multiplication des signalements de violences sexuelles en milieu périscolaire, la Ville de Paris a annoncé début 2026 un plan de lutte contre les violences sexistes et sexuelles faites aux enfants dans les écoles. Son objectif : améliorer la prévention, le repérage de ces violences et leur prise en charge. Des intervenants sociaux et psychologues sont mobilisés dans des commissariats et postes de gendarmerie,  et des brigades spécialisées dans la prise en charge des femmes et des enfants victimes de violences intrafamiliales ont aussi été créées. Mais ces dispositifs restent encore partiels et peinent à combler le décalage entre attentes et réalité.

Malgré ces initiatives, l’écart entre le nombre de signalements et les décisions judiciaires reste important. Pour les victimes, le soutien des proches et l’accompagnement psychologique apparaissent souvent déterminants pour franchir le pas de la plainte, même si la méfiance envers l’issue judiciaire demeure.

Jade Maurinier

Sources :

https://www.paris.fr/pages/paris-presente-un-plan-d-action-contre-les-violences-faites-aux-enfants-33067

https://www.egalite-femmes-hommes.gouv.fr/sites/efh/files/2024-11/20241118-Rapport-VSS.pdf

https://shs.hal.science/halshs-04563109v1

https://www.senat.fr/notice-rapport/2024/r24-650-1-notice.html

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