Interview : Aline Decadi

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Ingénieure à l’Agence Spatiale Européenne (ESA) et membre de l’association Planète Mars, Aline Decadi nous parle de l’exploration spatiale et des initiatives qui existent en Europe pour réaliser un des plus grands rêves de l’humanité. Les propos et opinions d’Aline n’engagent qu’elle-même et ne sauraient être attribués à l’ESA.

 

Comment êtes-vous entrée à l’ESA et quel est votre métier ?

J’ai fait des études d’ingénieure en aérospatial à l’ESTACA à Paris en me spécialisant dans le contrôle/commande. Pendant quelques années, j’ai travaillé dans l’industrie pour acquérir des compétences techniques et bâtir une certaine crédibilité en conception d’équipements avioniques, de contrôle d’attitude et d’orbite satellites.

Forte des ces expériences, j’ai ainsi commencé à travailler à l’ESA comme ingénieure « sûreté de fonctionnement et sécurité » dans l’équipe d’architectes du système de lancement Ariane 6. Mon métier d’ingénieure consiste à effectuer des simulations des cas de panne des systèmes entre le lanceur et les moyens sol et de trouver des solutions techniques pour s’en prémunir. Les pannes les plus catastrophiques sont celles qui peuvent créer une explosion : fuite de réservoirs, arcs électriques, choc ou chute d’éléments du lanceur pendant les opérations au sol ou en vol. Il est donc crucial d’empêcher ces situations en ajoutant des barrières de sécurité pour protéger les opérateurs sur le terrain ainsi que les populations (qu’elles soient proches du Centre Spatial Guyanais à Kourou, ou plus lointaines).

Quels sont selon vous les objectifs de l’exploration spatiale ? Ses limites ?

Pour moi l’exploration spatiale permet d’acquérir des connaissances scientifiques, de progresser en termes d’innovation, d’avoir des retombées économiques et de renforcer les relations internationales grâce à des coopérations, comme pour la station spatiale internationale (ISS). Enfin, un autre objectif est l’inspiration du public, en particulier les jeunes, pour qui cela peut susciter des vocations. C’est ce qui m’a inspiré.

L’exploration spatiale pourrait aussi résoudre des problèmes sur Terre, par exemple celui de la pollution des mers. On pourrait utiliser nos satellites pour localiser les endroits où les sacs plastiques s’accumulent et lancer une opération pour les enlever. De nombreux projets de ce type émergent grâce aux retombées que le spatial nous offre.

En ce qui concerne ses limites, on arrive aux mêmes questions éthiques quand il s’agit de statuer la découverte d’un nouvel espace : à qui appartiennent ces territoires et qu’est-ce qu’on a le droit d’y faire ? Il ne faut pas que l’Homme ramène avec lui ses problèmes de pollution, mais je ne pense pas que ce sera le cas, car justement les discussions au niveau international veulent à tout prix l’éviter. Les personnes voulant découvrir Mars veulent récolter des échantillons, voir s’il y a de l’eau et de la vie ! Et je pense qu’on ne peut pas comprendre une planète tant qu’on n’est pas allé dessus pour se le figurer concrètement.

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Quelle est selon vous la mission la plus ambitieuse de l’ESA ?

La future mission Mars sample-return, dont on va beaucoup parler en 2019, verra, je l’espère, le lancement du développement de cette mission inédite. Elle prévoit d’envoyer dans les années à venir un rover collecteur d’échantillons martiens et un orbiteur pour les renvoyer sur Terre. C’est une vraie nouveauté de pouvoir ramener des échantillons sur Terre et cela me fascine. Il y aura un vrai partenariat entre l’ESA et la NASA, qui ont prévu de se partager les tâches : l’Europe va développer le rover, le bras robotique qui va récolter les échantillons pour les mettre dans un conteneur, et l’orbiteur qui rapportera les échantillons. La NASA va développer le véhicule qui décollera de Mars avec les conteneurs d’échantillons pour les transférer dans l’orbiteur européen. Cela va permettre à des labos d’étudier toutes ces roches et d’en apprendre plus sur la composition de la planète rouge, et vraisemblablement sur son évolution si différente de
notre planète bleue.

Ce type de partenariat est-il plutôt commun dans le domaine de l’exploration spatiale ?

Il existe de nombreuses coopérations qui marchent par complémentarité. L’ESA a la volonté de construire une base lunaire et de l’utiliser comme un « proving ground », une façon de pouvoir opérer dans un environnement analogue et de tester les technologies. La NASA voudrait de son côté mettre une station spatiale en orbite, pouvant servir de hub pour ravitailler différents systèmes de transport, avant de partir explorer le reste du système solaire. Ce qui est intéressant avec ce type de coopération est que d’autres compagnies ou agences spatiales peuvent venir ajouter des blocs complémentaires.

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Pouvez-vous nous parler de l’association Planète Mars (APM) dont vous êtes un membre actif ?

APM, la branche française de la Mars Society, a pour objectif de promouvoir l’exploration de Mars au profit des multiples domaines scientifiques concernés. Elle poursuit cet objectif en relayant les initiatives (en particulier française et européenne) permettant de développer de nouvelles technologies (dans les domaines de la médecine, de l’intelligence artificielle, de la robotique, des moyens de communication, de génération d’énergie, de contrôle de l’environnement, etc.).

Une d’entre elles est la simulation martienne de quatre semaines dans le désert d’Oman, nommée AMADEE-18, permettant d’opérer dans un environnement représentatif de Mars, où l’on a testé une combinaison autonome. L’arrière de cette combinaison est un énorme sac à dos comprenant des batteries, un GPS, une radio, des antennes et système de transmission de donnés, un système de ventilation, ainsi qu’un grand nombre de capteurs contrôlant les paramètres vitaux de l’analogue astronaute (niveau d’eau, d’oxygène, de CO2, rythme cardiaque, etc.). Cette mission a été organisée avec le Forum Spatial Autrichien (ÖeWF). Le but de cette mission était de mener à bien une vingtaine d’expériences. Les expériences à dérouler étaient très diverses. Voici quelques exemples : utilisation de robots pour l’exploration des terrains (e.g. études spectrométriques), pour la modélisation des différentes couches sous-sol (à la recherche de traces d’eau) ; mais aussi élaboration d’outils 3D, essai de drone en navigation autonome, utilisation d’outils de réalité virtuelle, culture de plantes hors-sol, et études comportementale et psychologique. Nous avons été soumis aux conditions réelles d’opération sur le terrain comme des tempêtes de sable, des dysfonctionnements d’équipements, au confinement. Il s’agissait d’appréhender tous les problèmes qui pouvaient arriver et de trouver des solutions techniques dans un délai très limité.

Vous avez ensuite écrit des articles qui racontaient vos expériences. Quelle était votre motivation ?

J’avais envie de partager mon expérience de simulation analogue dans le désert d’Oman avec ma famille, mes amis, les membres APM/ÖeWF, de partager mon ressenti lors de cette incroyable aventure et de faire connaître ce type de mission à tous les curieux qui s’interrogent sur comment mener des expériences scientifiques de ce type. Je suis ravie de promouvoir les initiatives européennes en matière d’exploration spatiale : elles sont de plus en plus importantes en Europe. Ces initiatives sont très riches en retour d’expérience et offrent de nombreuses perspectives pour les futures missions.

Seriez-vous partante pour aller dans l’espace ?

J’adorerais que l’ESA envoie un jour ses propres astronautes explorer le système solaire ; si jamais ce jour arrive, je serai la première à postuler.

Propos recueillis par Alexandre FOLLIOT et Claire-Ange MARÉCHAL

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