Un pied sur la Lune : témoignage de Lawrence Kuznetz

Dr. Lawrence Kuznetz a passé 40 ans au sein de la Nasa… Ce vétéran de l’Agence Spatiale Américaine était contrôleur de vol pour Apollo 11 et faisait parti de l’équipe qui a développé la combinaison spatiale de cette mission. Par la suite, il a participé à la construction de navettes spatiales et a été responsable d’expériences pour la Station spatiale internationale (ISS).

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« 40 années d’expérience à la NASA et trop de choses à raconter ». C’est ainsi que Gernot Grömer, dirigeant du Forum Spatial Autrichien (OeWF), présente son invité, M. Kuznezt. L’OeWF est une organisation réputée pour ses projets de recherches sur la simulation martienne (i.e. reproduire au mieux missions habités sur Terre, afin qu’à terme on puisse envoyer des astronautes sur Mars) et qui invite régulièrement des conférenciers. C’est donc pour l’une de ses conférences que s’exprime l’un des derniers collaborateurs encore en vie lors de la mission Apollo 11.

« Finalement, il y avait 400.000 personnes impliquées dans le projet Apollo et des milliards devant leur téléviseurs à suivre la mission. Toutefois, seulement une poignée de gens était dans le centre de contrôle cette nuit-là (20 juillet 1969, ndlr). J’ai eu le privilège d’être l’un d’entre eux. Je suis reconnaissant de l’éducation, de l’entraînement, et surtout, de la chance que j’ai pu avoir au cours de ma vie », s’est présenté modestement Lawrence Kuznezt à l’assemblée.

 

« La raillerie d’un professeur m’a amené à m’intéresser à l’espace »

 

Pour rompre avec l’aspect formel de la conférence, il commence par une petite anecdote datant de son temps à la Nasa :

« Quatre étudiants soviétiques sont venus à l’Université internationale de l’espace (ISU) en 1989, juste avant la chute du mur, et j’ai trouvé très drôle l’idée de faire enfiler une combinaison spatiale américaine à l’un de ces étudiants. C’était une authentique combinaison spatiale, il manquait seulement le sac-à-dos. Puis soudain, j’ai entendu ce « clic » qui signifiait que le casque était verrouillé ! Il faut savoir que cette combinaison n’était pas accompagnée d’un système de survie et qu’en plus nous étions au beau milieu d’une journée torride… Par chance, il n’avait pas mis l’un des deux gants ! De ce fait, j’ai immédiatement compris qu’il n’y avait pas de système de ventilation à l’intérieur. Il devait faire 90°F (35°C, ndlr) et cela pouvait devenir très dangereux. En plus de ce problème, une rumeur circulait comme quoi deux des étudiants étaient du KGB. J’ai cru que j’allais tuer par accident un agent du renseignement soviétique ! J’ai alors décidé qu’il valait mieux que je ne leur explique pas ce qui se passait réellement et j’ai tenté de donner l’impression que tout allait bien. Au moment où l’étudiant s’apprêtait à mettre le deuxième gant, je lui ai donné une excuse complètement aberrante pour l’en dissuader : il fallait d’abord “conditionner son bras” en essuyant la vitre de son casque depuis l’intérieur – de la bué commençait à se former et rapidement. J’ai simplement essayé de lui sauver la vie, la mienne aussi au passage, et éviter une crise diplomatique ! Heureusement, j’ai réussi à enlever le casque au bout de 30 secondes. Je n’ai jamais pu raconter cet incident au cours des dix années qui ont suivies, j’étais bien trop embarrassé pour le dire à quiconque ».

C’est dans une atmosphère détendue par les rires des auditeurs que le docteur Kuznetz révèle  comment durant sa jeunesse il s’est mis à s’intéresser aux combinaisons spatiales : 

« Je vais rapidement  vous raconter mon parcours et comment une simple équation a réussi à m’emmener sur la Lune. Tout a commencé avec un rêve… D’ailleurs, nous avons une expression à la NASA qui dit ”let your reach exceed your grasp” (il faut vouloir saisir plus qu’on ne peut étreindre). Quand j’étais jeune, je n’étais pas sage à l’école et je n’avais pas de bonne notes. À dix ans, un professeur m’avait mis au coin en posant sur ma tête un chapeau de cancre (à l’époque on pouvait encore faire cela à un enfant) et m’avait dit « la seule chose pour laquelle tu seras bon, c’est prendre de l’espace !” C’est grâce à cette remontrance que je me suis intéressé à la question de l’espace.

Un deuxième événement a marqué mon enfance : Mon père avait un petit magasin de couture à New York, dans le commerce de Schmatten (le mot Yiddish pour vêtements, ndlr). Il s’occupait exclusivement de boutons et de ceintures. Mais voilà qu’en 1964, une nouvelle collection  de robes parisiennes est arrivée ici. Ces robes, surnommées chemises, avaient la spécificité  d’avoir ni boutons, ni ceinture… Ce fut la fin du commerce de mon père et le début d’une période difficile. C’est à peu près à ce moment-là que mon père m’a dit “quoi que tu fasses dans la vie, ne te mêle jamais de Schmatten” ».

 

« Vous allez nous aider à construire une combinaison spatiale »

 

« Malgré tout, j’ai eu la chance d’aller dans une bonne université, puis  de suivre un cursus d’ingénieur, bien que je ne savais pas vraiment ce que je voulais faire. A la fin de mes études, en 1967, j’ai postulé à la Nasa (à cette époque l’agence recrutait massivement) et j’ai été embauché en tant que bioingénieur. Le choix était vite vu… C’était ça, où être contraint d’aller faire la guerre au Vietnam. J’avais à peine obtenu ce job qu’on m’avait aussitôt informé que je devais, je cite, les “aider à construire une combinaison spatiale”. J’ai alors repensé à mon père et à ce qu’il m’aurait dit s’il savait que j’allais développer des vêtements pour l’espace !

« Par conséquent, j’ai dû rapidement comprendre comment une combinaison spatiale fonctionnait ainsi qu’à m’intéresser à divers problèmes techniques comme la vitesse de déplacement d’un corps humain, les effets biologiques d’un espace confiné sur ce corps, le système de survie, etc. Ce que l’on oublie souvent, c’est l’importance du design d’une combinaison alors que c’est elle qui définit toute la mission sur un corps céleste. En outre, un des critères essentiels pour une sortie extravéhiculaire (raccourcie par EVA) c’est la distance maximale permise entre l’astronaute et son habitat (soit le LM). Cette distance est définie par la vitesse de déplacement de l’astronaute et par l’autonomie du système de survie de secours puisqu’en cas de panne, il faut que l’astronaute puisse être en mesure de rentrer à la base avec les ressources de secours. Concrètement l’enjeu posé est le suivant : si le système principal fonctionne pendant 8 heures mais que le système de secours permet de maintenir une personne en vie que 30 minutes, l’astronaute ne peut donc pas être à plus de 30 minutes de l’habitat ou du rover. À une vitesse de 6 km/h, l’astronaute ne pourra donc parcourir qu’un trajet de 3 km, et ne pourra s’éloigner de sa base que de 1,5 km (chemin comprenant l’aller et le retour, ndlr). C’est là où il faut être ingénieux et proposer une nouvelle combinaison spatiale car avec une plus grande vitesse de déplacement et un système d’urgence plus efficace, on peut complètement changer l’impact de la mission. Comme tout le but des mission Apollo, ou spatiales en général, est d’explorer un terrain inconnu, et non de rester assis dans un habitat, j’ai compris à quel point le design de la combinaison était effectivement un enjeux primordial. »

« Une combinaison spatiale est un peu comme une voiture : une fois qu’il n’y a plus d’essence, c’est terminé. Au lieu de l’essence, les enjeux de la combinaison sont l’oxygène, l’eau, les batteries et le CO2. Dès qu’on l’enfile, il faut garder à l’esprit que chaque seconde compte. La durée de la mission dépend ensuite de plusieurs facteurs, par exemple la difficulté du terrain. En fonction de la nature des contraintes, l’astronaute consommera plus ou moins son système de survie, modifiant alors le temps de la mission. Ces indicateurs sont donc suivis en temps réel, depuis la base terrestre, pour chaque EVA. »

Après avoir exposé en un bref résumé les problématiques posées par une combinaison spatiale, l’ingénieur Dr. Kuznetz se remémore des défis techniques à surmonter alors qu’il venait d’intégrer la NASA  : 

« Une des choses qui m’a donné le plus de fil à retordre était la diffusion de chaleur dans un volume d’air fermé. Imaginez que l’astronaute émet de la chaleur dans sa combinaison et que cela devient très vite désagréable : il peut alors être aveuglé par sa propre sueur, faire de l’hyperthermie, ou pire encore… Il fallait donc que je trouve un moyen d’assurer un confort de température à l’intérieur de la combinaison spatiale. A l’issue de mes recherches, j’ai trouvé une application qui allait m’être bien utile : un vêtement à refroidissement liquide. Il s’agit d’un système fait de petits tuyaux remplis d’eau qui élimine la chaleur corporelle du porteur ».

 

« C’est alors qu’une petite invention va changer ma vie »

 

« Nous sommes maintenant en 1968, la mission Apollo est prévue dans 18 mois et je ne connaissais encore rien aux combinaisons spatiales. Cependant j’étais passionné par ce projet et j’y dévouais corps et âme. C’est alors qu’une petite invention va changer ma vie, le 41-node Man (l’homme en 41-noeuds, ndlr). Tout commença par l’attribution d’une mission modéliser le corps humain dans une combinaison spatiale. Pour commencer, j’ai utilisé la simple équation du premier principe de la thermodynamique et en la simplifiant au maximum, j’obtenais un modèle avec deux noeuds, qui sont la chaleur créée par le corps humain d’un côté et la chaleur concédée à l’extérieur de l’autre. Certes, un modèle simplissime mais je devais bien commencer quelque part… Avec le temps, j’ai complexifié cette simulation en représentant l’homme par 41 noeuds, répartis sur l’ensemble du corps. Grâce à un système de régulation thermique, le vêtement à refroidissement liquide devenait actif si la température du corps dépassait une certaine valeur seuil dans l’un des 41 noeuds.

« Par contre, je n’avais pas la moindre idée où mon modèle allait mener, bien qu’il permît de simuler un certain nombre de situations. Par exemple, je pouvais prédire la température à l’intérieur de la combinaison, le confort thermique de l’astronaute, ou encore la consommation de ressources vitales. Plutôt fier et satisfait de mon travail, je suis allé voir mon responsable pour lui demander des ressources supplémentaires visant à lancer des simulations (à cette période, c’était le début de l’algorithmique et du calcul assisté par ordinateur). Ce à quoi il me répondit tout simplement : ”Merci mais c’est bon, on s’occupe déjà de ça”. Je pensais que c’était la fin de mon 41-node Man… 

image1Chambre de simulation de l’environnement spatial (SESC). Crédit : NASA.

« En réalité, les autres équipes simulaient effectivement l’évolution de température  la combinaison et leur modèle de prédiction était différent du mien ! Alors, afin de savoir lequel était le meilleur, il suffisait de les tester dans les meilleurs conditions possibles. Au Johnson Space Centre (Texas, Etats-Unis), il y avait un hangar qui reproduisait le plus fidèlement possible les conditions spatiales extérieures, appelé SESC (Space Environment Simulation Chamber). Il s’agit aujourd’hui encore de la plus grande chambre sous vide dans le monde  pouvant même abriter une navette spatiale ! Finalement, une fois les tests réalisés, mes prédictions étaient les plus proches de la réalité. Du jour au lendemain j’ai été promu et assigné à l’équipe d’évaluation métabolique (je ne sais même pas ce que c’était). C’était l’équipe qui surveillait les données vitales des astronautes lors des EVA, en temps réel. Ainsi, elle se trouvait à ce titre dans le centre de contrôle de la mission. »

 

« J’ai pu assister le 16 juillet 1969 au décollage de la fusée »

 

« N’étant pas dans l’équipe responsable du vol en lui-même, j’ai pu donc assister le 16 juillet 1969 au décollage de la fusée. Ce fut l’un des moments les plus émouvants de ma vie. J’ai ensuite attendu chez moi qu’on m’appelle pour un potentiel alunissage. En effet, ma mission ne devait commencer que dans le cas où les astronautes, équipés de leur combinaisons, quitteraient leur module pour s’aventurer sur la Lune.

 

« Lors de la nuit du 19 juillet 1969, je me suis couché  conscient qu’il y avait une possibilité que le le centre de contrôle m’appelle cette nuit-là. Evidemment, impossible de fermer l’oeil. Nous nous disions ironiquement “set the alarm”, alors que tout le monde savait bien qu’il était impossible de dormir. Cependant, c’est avec plein d’énergie que je me suis levé au beau milieu de la nuit pour aller rejoindre mon poste. L’EVA était prévue à 3h du matin. En sortant de ma voiture, j’ai regardé la Lune qui brillait paisiblement, en sachant où le module allait alunir. C’était un sentiment formidable. J’ai ensuite sorti mon badge, passé les trois contrôles de sécurité, puis je me suis assis à mon poste pour assister à l’alunissage qui allait durer quelques heures. Pendant la descente, le centre de contrôle était à son comble, plongé dans une attente silencieuse insoutenable – on aurait pu entendre un stylo tombé depuis l’autre bout de la salle ».

s69-40301Centre de contrôle des opérations d’Apollo 11, le 24 juillet 1969. Crédit : NASA.

 

« Il n’y avait qu’une personne dans le centre de contrôle, qui connaissait réellement ces alarmes »

 

Lawrence Kuznetz interrompt son récit pour annoncer qu’il va faire écouter à l’assistance les dernières minutes avant l’alunissage. Neil Armstrong et « Buzz» Aldrin sont alors à bord du module lunaire et ont entamé leur descente vers la Lune : 

« Soyez bien attentifs à certains mots clés. Notamment lorsque les alarmes 1201 et 1202 retentiront. Ces alarmes sont liées à une surcharge d’information de l’ordinateur de vol, qui n’arrivait pas traiter toutes les données d’entrée (vitesse, altitude, etc…). Cela aurait pu conduire à une annulation de l’opération. Mais voilà que les génie du MIT avaient prévu le coup ! Cet ordinateur possédait en effet un système de priorisation des calculs. Cela signifie qu’en cas de surchauffe, il se concentrait sur les tâches les plus critiques. Tant qu’on laissait l’ordinateur tourner, il n’allait pas s’arrêter. Il n’y avait qu’une personne dans tout le centre de contrôle qui connaissait réellement ces alarmes. Cette personne Steve Bales et il décida de passer outre ces alarmes. Soyez donc attentif à cela.

La deuxième fait sur lequel j’aimerai attirer votre attention c’est qu’Armstrong a prit le contrôle manuel du système de pilotage, tandis que le sol lunaire se rapprochait dangereusement. En effet, Armstrong s’est aperçu que l’ordinateur de vol l’emmenait dans un champ de rochers et il a dû accélérer afin de chercher un site alternatif pour se poser. Tout cela, avant que le module ne soit à court de carburant…»

L’enregistrement de l’alunissage commence alors sur ces derniers mots (disponible sur ce lien Youtube)

« Après ces frissons, les voilà posés sur la Lune. Leurs combinaisons commençaient à transmettre des données biométriques. J’avais la responsabilité de surveiller la température des deux astronautes depuis ma console. Les personnes à côtés de moi s’occupaient quant-à eux du taux d’oxygène et du rythme cardiaque. Le sergent de vol surveillait l’ensemble. Neil est ensuite descendu de l’échelle et a prononcé cette petite phrase qui entra dans l’histoire. L’EVA sur Lune s’est bien passée et les astronautes pouvaient ajuster leur efforts en fonction de l’analyse des donnés métaboliques que nous recevions.

« Trois jours plus tard, les astronautes ont pu atterrir sur Terre. Une fois que nous avions la confirmation que la mission s’était bien terminée, ce fût une incroyable célébration dans le centre de contrôle. Pour tous ceux qui doutent que l’on soit réellement allé sur la Lune, je peux vous livrer une preuve difficilement réfutable : Nous y sommes retournés, puis encore et encore ! »

 

Propos recueillis et traduits par Alexandre FOLLIOT et Margaux ABELLO

 

Si ce témoignage vous a intéressé, la rédaction vous conseille vivement de vous procurer le livre Save the Shuttle de Lawrence Kuznetz. Il y  retrace, à l’image de cette conférence, son incroyable carrière au sein de la NASA.

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