Interview – Violences conjugales, des violences masculines

Les violences conjugales sont aujourd’hui au cœur du débat public. Mais une part de ces violences semble être mise de côté par le Grenelle de la lutte contre les violences conjugales, celles concernant les victimes masculines. Il s’agissait de 21 morts en 2017. Alma mater enquête.

Nous avons interrogé une ancienne étudiante dans le domaine du social, qui a souhaité rester anonyme. Cette jeune femme a mené une étude dans le cadre d’un mémoire sur les violences conjugales faites aux hommes. Elle a ainsi rencontré plusieurs travailleurs sociaux et autres professionnels, mais aussi des victimes. Voici notre entretien.

Comment as-tu entamé ce mémoire, quelles étaient tes motivations ?

C’était très compliqué d’entamer ce mémoire puisque c’est un sujet très peu médiatisé et très peu étudié. Dans mon école, j’étais seulement la deuxième personne à travailler dessus. Il y a très peu d’éléments d’études en France du coup, j’ai utilisé beaucoup de ressources venant du Canada mais surtout d’autres domaines d’étude en contournant les mots clefs, comme des analyses sur la criminalité en France. La notion « hommes battus » commence à apparaître en France dans les années 70-80. J’ai eu la chance de pouvoir rencontrer des victimes mais aussi des travailleurs sociaux qui ont pu éclairer mon étude.

 

Comment expliques-tu ce manque de ressources par rapport à ce sujet ? 

Simplement parce que ce genre de violences, dont les victimes sont des hommes, sont aussi victimes d’un véritable tabou et d’une image figée de la structure sociale historiquement normée. C’est un tabou complètement social. Les hommes sont censés être virils et ne pas être des victimes de violence conjugales, sinon l’inverse, dans la majorité des cas. Ils ne seraient alors pas légitimes de se plaindre de telles violences et ce tabou social enferme les victimes dans un cercle vicieux. On peut y voir une masculinité toxique pour les hommes eux-mêmes en réalité.

Qu’est ce que tu entends par « cercle vicieux », en quoi cela consiste-t-il ? 

Simplement que la convention sociale n’admet pas que les hommes soient des victimes, donc eux-mêmes intègrent cette barrière qui leur interdit de se manifester lorsqu’ils sont victimes. Cela peut être par peur d’être jugé, par les policiers par exemple. C’est une véritable question psycho-sociale. Mais ce qu’il faut aussi comprendre, c’est que ces cas de violences conjugales envers des hommes sont rares, donc, ils sont niés par la grande majorité de la société. Cela dérange qu’un homme soit une victime, ça n’est pas acceptable qu’il y ait cette inversion des rôles.

 

Au cours de tes recherches, tu as pu rencontrer des professionnels qui traitent de ces cas de violence conjugale, peux-tu nous en parler ? 

Oui, mais je ne peux donner aucuns noms ou détails particuliers sur les personnes que j’ai rencontrées. Donc, j’ai eu la chance de rencontrer une travailleuse sociale ayant un poste dans un commissariat. Ça a été une rencontre très intéressante parce que le jour même, elle hésitait à recevoir un homme victime de violences conjugales. Lorsque je suis arrivée, elle m’a dit que j’avais de la chance et que si je ne l’avais pas contactée, elle n’aurait pas reçu l’homme en question, ce qui montre bien la méfiance des professionnels face à ces violences. Elle m’a dit que sur ses années de service, le commissariat dans lequel elle travaille a reçu une vingtaine d’hommes, mais que ce sont des cas particuliers à traiter puisque souvent, la femme concernée vient également porter plainte ou poser une main courante.

 

En 2017, il s’agissait de 21 hommes décédés à cause de ces violences conjugales, selon le site du gouvernement, https://stop-violences-femmes.gouv.fr/les-chiffres-de-reference-sur-les.html Cette travailleuse sociale t’a donné des chiffres par rapport à sa propre expérience, tu as pu en trouver toi-même ? 

Comme je l’ai dit, c’est très difficile de trouver des éléments sur ce sujet, et encore plus lorsque cela concerne les chiffres. La majorité des statistiques que l’on peut trouver sont vraiment vieilles. Par exemple, 3 hommes sur 100 osaient porter plainte par rapport à ces violences en 2011 et c’était un homme décédé tous les 14,5 jours en 2012 ; tout du moins, ce sont les chiffres les plus fiables que j’ai pu trouver lors de mes recherches. Je n’ai pas trouvé de statistiques ou de chiffres à propos d’une population type que serait victime de ces violences conjugales « inversées » si l’on peut dire. Mais il y a très peu d’organismes qui s’occupent de ces violences et quand bien même, au-delà de la simple analyse de chiffres, en France, il y a un manque cruel de structures d’encadrement de cette population.

 

« Un manque cruel d’encadrement » et de témoignages aussi, ils sont très peu à aller jusqu’à la plainte et même au-delà. Les travailleurs sociaux sont sensés être des aidants mais cela ne se matérialise pas vraiment ? 

 Alors, au cours de mon étude, j’ai eu l’occasion de « tomber », si je puis dire, sur plusieurs ressources des plus intéressantes. J’ai pu lire un ouvrage excellent, un témoignage, qui montre bien le renversement de situation, le livre de Maxime Gaget, Ma compagne, mon bourreau. Mais j’ai aussi essayé de rencontrer la créatrice de SOS hommes battus, qui était un organisme d’écoute et d’accueil pour les hommes battus, mais qui n’existe plus aujourd’hui, faute de moyens. Nous sommes réellement en retard en rance face à cette question de l’encadrement des victimes de violences conjugales, que ce soit les homes ou les femmes. Les Etats-Unis ont déjà développé de telles structures (qui sont cependant mixtes, ce qui pose un problème important, les victimes ne peuvent pas se couper totalement du sexe opposé malgré leur traumatisme, ce qui rend le processus de reconstruction plus complexe. SOS hommes battus continue cependant d’être actif sur internet, on peut les appeler et leur envoyer des mails (au plus haut de leur activité, ils en avaient reçu plus de 2500 en un an), http://soshommesbattus.over-blog.com/ .

Tu parles de traumatisme, tu as pu analyser le type de violences que subissent les hommes battus ?

Oui, j’ai eu des entretiens avec 5 victimes différentes et j’ai lu l’ouvrage de Maxime Gaget, ce qui m’a permis de voir quelles sont les violences exercées par des femmes. C’est principalement de la violence psychologique, mais elle peut aussi être physique, souvent par petites touches comme des empoisonnements ou des brûlures de cigarettes. On voit aussi beaucoup de violences liées à l’argent, c’est-à-dire, des manipulations financières, des escroqueries par exemple. Mais j’ai eu affaire à un homme qui m’a raconté que sa femme commençait à être violente envers ses enfants, qu’il s’est interposé et avait pris un coup de chaise à la place de ceux-ci, un autre homme victime de violence m’a fait part de son viol, qui l’a poussé à faire deux tentatives de suicide, un autre dont j’ai eu connaissance s’est fait couper deux doigts par son ex-conjointe en voulant protéger ses enfants. Somme toute, ces violences sont difficiles à catégoriser parce qu’elles peuvent prendre beaucoup de formes différentes et un degré tel qu’aucune d’elle n’est à minimiser.

 

Ce sont des témoignages très durs, et parfois très précis j’imagine. Comment t’es tu sentie au cours de tes recherches par rapport à tes rencontres, tes découvertes ?

C’était assez difficile, il faut bien comprendre que je partais sans véritable soutien de la part de ma direction, sur mes enseignants, seuls deux étaient enthousiastes face à ce mémoire, deux hommes d’ailleurs. Mes recherches théoriques se sont avérées tout aussi difficiles, et les entretiens des plus intéressants, parfois choquants. Dans beaucoup de cas, des enfants sont impliqués, traumatisés tout autant que leur père. C’était aussi assez choquant de voir que beaucoup de professionnels de justice n’accordent pas à ces violence l’attention et le crédit qui doit leur revenir et que la France manque cruellement de structure d’accueil pour ces victimes. Mais il ne faut pas désespérer, avec le Grenelle, les consciences se sont éveillées sur les violences conjugales alors c’est un premier pas encourageant.

Les conclusions du Grenelle font état de 30 mesures de protections des victimes et d’encadrement de leur bourreau. Mais il reste une part d’ombre dans ce Grenelle, les hommes battus n’y figurent pas. Il reste un travail conséquent à fournir en France dans le domaine de la lutte contre les violences conjugales. Cela passe avant tout par l’éducation et la justice qui ne doit laisser aucun aspect de notre société de côté, l’espoir c’est l’égalité. 

Sources :

Maxime GAGET, Ma compagne, mon bourreau, Michalon, 2015

http://soshommesbattus.over-blog.com/

https://stop-violences-femmes.gouv.fr/les-chiffres-de-reference-sur-les.html

 

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