Élections américaines : la tension est à son comble

Pour la première fois de son histoire, l’élection présidentielle américaine a attiré l’attention de l’International Crisis Group, une ONG chargée d’identifier et d’avertir sur de potentiels conflits meurtriers dans le monde. Celle-ci déclare que cette élection est différente des précédentes et qu’«il est concevable que la violence puisse éclater pendant le vote ou le dépouillement.» Le scrutin du 3 novembre 2020 qui oppose Joe Biden (Démocrate) et Donald Trump (Républicain) est le symbole d’une violente tension idéologique omniprésente aux États-Unis. 

Tout les oppose désormais. Les deux grands partis politiques américains, Démocrate et Républicain, pourtant historiquement habitués à la cohabitation et au compromis, s’éloignent de plus en plus ces dernières années, au point de ne plus ni s’écouter ni se comprendre. Ils incarnent la fracture idéologique qui divise le pays et fait miroiter un avenir politique toujours plus incertain et divisé. 

L’opposition des deux partis se ressent au quotidien. Luke Grzywacz, ancien étudiant en politique à l’université de Hillsdale, maintenant impliqué dans la politique au Michigan, donne son ressenti : « La politique a pénétré presque tous les niveaux de la vie en Amérique. Même lorsque les gens essaient de prendre leurs distances, elle trouve un moyen d’entrer. » La polarisation du débat et des opinions politiques brise même de nombreuses familles. C’est le cas de Brendan Descamps, diplômé d’histoire et de sciences politiques à l’université d’Augsburg dans le Minnesota : « Ma franchise en public et mes efforts pour débattre avec ma famille font que celle-ci m’a ‘rejeté’. Je ne parle plus à beaucoup de membres de ma famille proche. »

People proclaim their support near the site of the vice presidential debate Oct. 7 in Salt Lake City.
Rick Bowmer - AP - 7/10/2020
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Ces conflits s’expliquent par les idéaux de plus en plus opposés des deux partis. C’est ce qu’explique Luke : « Les positions sur la politique ont tellement changé que la gauche et la droite dans ce pays sont maintenant aux antipodes l’une de l’autre: Mondialisme vs. nationalisme, laïcité vs. christianisme, inclusion vs. éloge de la diversité… » Pour cause : des politiciens extrêmes des deux côtés du spectre politique comme Donald Trump ou Bernie Sanders, candidat socialiste à la primaire démocrate, sont désormais des figures de proue.  

Le pays fait face à un mouvement appelé ‘negative partisanship’ : choisir un parti non par foi, ni conviction, mais par aversion de l’autre. Ce mouvement est également attisé par les stratégies électorales des deux candidats qui misent avant tout sur les faux pas de leur adversaire. C’est en suivant cette stratégie que Brendan a fait son choix : « Je ne suis pas convaincu par Joe Biden, je vote pour lui uniquement pour faire échouer Trump. J’ai voté en 2016 avec exactement le même raisonnement.» Luke nuance : « La plupart des gens refusent de se cantonner à un parti même s’ils votent toujours pour le même. Ils en ont assez de la ‘partisanerie’, mais ils maintiennent leurs positions. »

Cette fidélité à un camp, devenue légion, peut s’expliquer par divers facteurs. Selon Luke, les médias grand public amplifieraient et accroîtraient les différences entre les groupes de personnes et les idées pour tirer profit de l’instabilité politique et de la polarisation. Il ajoute que sur Internet, les utilisateurs restent généralement dans leur propre cercle d’influence où leurs idées sont renforcées et où les points de vue opposés sont mal ou pas du tout abordés. Brendan a une autre explication à cet engagement politique de plus en plus brutal : « Chaque année, les millionnaires et les milliardaires augmentent à la fois leurs revenus et leur richesse, alors que la majorité des Américains voient les leurs stagner voire diminuer. » En effet, il est bon de rappeler que les USA sont l’un des pays occidentaux les plus inégalitaires au monde. 

La polarisation du débat et des idéaux politiques donne maintenant lieu à de réelles violences. Ainsi, le 8 octobre, seulement trois semaines avant les élections, le FBI a déjoué une tentative d’enlèvement contre la gouverneure du Michigan Gretchen Whitmer par des hommes liés à une milice d’extrême droite. Les nombreuses scènes de pillages et émeutes perpétrés, selon la police, par des membres du mouvement d’extrême gauche “antifa”, notamment après l’assassinat de George Floyd, montrent que la gauche aussi devient plus agressive. Les suprémacistes blancs restent toutefois la menace terroriste américaine la plus meurtrière en 2020. 

Far-right activists and self-described militia members gather to confront Black Lives Matter activists on the day of the Kentucky Derby horse race in Louisville
Bryan Woolston - Reuters - 05/09/2020
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Le futur et la stabilité politique des États-Unis semblent donc être en jeu. Luke explique que la politique américaine pourrait devenir de plus en plus violente : « Beaucoup d’Américains considèrent la guerre civile comme une possibilité bien réelle. » D’après l’International Crisis Group, les deux partis considèrent que les enjeux du scrutin sont existentiels. Ils sont donc plus enclins à utiliser la violence s’il le faut, notamment le jour des élections.

Le résultat de celles-ci, qui ont lieu aujourd’hui 3 novembre, ne sera connu que tard dans la nuit, heure française. De plus, le gagnant ne sera probablement pas annoncé avant plusieurs jours en raison du nombre important d’Américains ayant voté par courrier ou dans des bureaux de early voting cette année. Ces méthodes de vote étant relativement nouvelles, il est probable que le dépouillement prenne plus de temps que d’usage. Quelle que soit l’issue du scrutin, les tensions politiques ne sont pas près de se dissiper. 

Lili Bentzinger

A warm thank you to Brendan Descamps and Luke Grzywacz for their time !

Sources :

  • violence on election day : “Fear of election violence grows”, New York Times, International Edition, 17-18/10/2020
  • Les USA dans tous leurs États, série-documentaires Arte en 5 épisodes

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