La Norvège, cœur meurtri du metal scandinave

⚠️ Mise en garde : cet article aborde des sujets sensibles (suicide, violence, homophobie), âmes sensibles s’abstenir.

Loin au-dessus de nos latitudes, sous les aurores boréales, la Norvège s’est élevée comme haut lieu de production de musique extrême depuis le début des années 1990. Entre classiques du metal, crimes sataniques, et créativité sans limites, penchons-nous sur l’histoire particulière qu’est celle du metal norvégien.

Le metal des contrées nordiques

Le metal a subi de nombreuses mutations, et tous les groupes se sont toujours caractérisés par les influences qui les ont traversées. Le metal norvégien apparaît au début des années 1990, se formant à la suite d’un ancêtre déjà prestigieux : le groupe Bathory, fondé en 1983 par Ace Thomas Börje Forsberg. Bathory est un groupe central du metal en général, car il est pionnier du black metal, avec l’album Bathory en 1984, au son agressif et au chant guttural, et aussi du metal norvégien avec l’album Blood Fire Death de 1988. Pour cette raison, le metal norvégien dans son ensemble est largement influencé par le black metal

Le metal norvégien se caractérise donc par ses composantes black et viking. Musicalement, c’est un metal lourd, pas nécessairement rapide, ce qui est particulièrement frappant dans « A fine day to die » (Bathory, Bathory, 1988), ou « Quitessence » (Darkthrone, Panzerfaust, 1995). Influencé par le thrash, il en hérite le chant guttural, qu’il récupère avec toutes ses évolutions. 

Durant la deuxième vague du black metal, appelée de facto « vague du black metal norvégien », les groupes scandinaves suivent l’exemple de Thorns et Mayhem, abandonnant les accords à deux ou trois notes (power chords) pour des accords plus larges, engageant l’ensemble des cordes (full chords).

C’est aussi à l’époque de la seconde vague, que l’anti-christianisme du genre a muté vers un usage plus global de thèmes satanistes, et parfois néo-nazis, sans que l’on puisse élargir le dernier à l’ensemble du genre, ainsi que vers une iconographie plus noire, mettant en avant la torture, le suicide, le meurtre, et d’autres éléments repris du thrash. Comme pour le reste du metal, c’est en grande partie par esprit de contradiction, par volonté de choquer, que les groupes de metal norvégien promeuvent des opinions contraires à la bienséance et à la norme (un fond très similaire au punk anglo-américain).

Viking jusque dans le sang et la flamme

Cette mutation et ce gain en popularité furent directement suivis d’évènements tragiques, dans lesquels la scène du metal perdit plusieurs artistes majeurs, et avec eux, beaucoup de son ampleur et de son dynamisme.

Dès 1991, un premier drame fut le suicide de Per Yngve « Dead » Ohlin, membre phare du groupe Mayhem. Si la mort de Dead est vue comme le début de la seconde vague du black metal par certains commentateurs, elle la place aussi sous de bien ténébreux auspices. En effet, Øystein « Euronymous » Aarseth, première personne à découvrir le corps sans vie de Dead dans l’appartement qu’ils partageaient, entreprit de distribuer des morceaux de son crâne aux personnes qu’il considérait digne de confiance. La lettre d’adieu de Dead, où il nie être humain et décrit son suicide alors même qu’il le commet, ne fit que manifester plus encore la profonde souffrance psychique dans laquelle il se trouvait alors.

La mort de Dead fut source de tension dans la communauté du metal norvégien, Euronymous fut accusé par certains d’avoir poussé Dead au suicide. Euronymous eut aussi la mauvaise idée d’utiliser comme pochette officieuse pour l’album un cliché pris du cadavre de Dead, en 1991, avant d’appeler les secours. Il fut finalement assassiné par Kristian Larsson « Varg » Vikernes, membre récent de Mayhem. Pour cette raison, ainsi que pour sa participation à l’incendie de plusieurs églises (des «metalleux» en brûlèrent plusieurs dizaines en Norvège entre 1991 et 1995), Varg fut emprisonné, avec un complice, en 1993.

Un autre évènement dramatique fut l’assassinat gratuit de Magne Andreassen par Bård Guldvik « Faust » Eithun, membre du groupe Emperor. Faust avait croisé Magne aux abords d’un parc ou se retrouvait fréquemment des homosexuels, et avait fait mine d’accepter ses propositions pour ensuite le tuer. Il s’est toujours défendu d’être homophobe, affirmant avoir tué par simple désir de tuer, disant « I was outside, just waiting for some aggression ».

À tout ça s’ajoutèrent des tensions entre les groupes et avec les groupes d’autres pays scandinaves, en particulier la scène death metal suédoise. C’est ainsi que la communauté du metal norvégien perdit plusieurs de ses membres actifs et centraux, si bien qu’en 2000, la vague du black metal norvégien était belle et bien finie.

Le riche trésor des rois déchus

Cependant, malgré sa perte de puissance, le metal norvégien n’est pas mort. Vikernes a été relâché en 2009, et a repris son activité créatrice. Le metal norvégien a eu de nombreux descendants au-delà des frontières de la Norvège : folk metal, viking metal, pagan metal, metal symphonique, national-socialist black metal (sic), depressiv-suicidal black metal (directement issu de l’habitude qu’avait Dead de se scarifier sur scène), ambiant/atmospheric black metal (directement issu de l’album Filosofem de Burzum). Tous ces styles sont issus, au moins en grande partie, de l’héritage créatif immense laissé par des groupes comme Burzum, Mayhem, Emperor, Gorgoroth, Darkthrone ou Satyricon.

Pour expliquer l’aspect très volatil de la grandeur de la scène norvégienne, on doit comprendre qu’elle s’est construite dans un esprit très underground, loin de la distribution par les grands labels ou de la production industrielle. Elle n’avait alors pas pour but de durer, et sa rapide mutation est le résultat le plus logique de sa structure originelle.

En 2022, la scène du metal norvégien nous a donné plusieurs albums à écouter : Astral Forest de Darkthrone, Final Days chez Leave’s eyes, Satyricon & Munch de Satyricon, ou Washed Out par Mayhem, et ce comme chaque année qui passe. Si le metal norvégien a perdu de sa renommée, il reste un lieu de créations nouvelles fertile et fiable pour tout amateur un peu curieux.

François Doutrebente

Sources :

Moynihan, M., & Soderlind, D. (2003). Lords of Chaos: The Bloody Rise of the Satanic Metal Underground New Edition (Extreme Metal) (New Edition). Feral House.

Sotiris Stilianos. (2012, November 10). Burzum – Documentary – Satan Rir Media (Satan Rides The Media) [Video]. YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=S1vLC637cx0

Couverture : ©Photo de Sebastian Ervi, Pexels

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