Johatsu, ou les évaporés au Japon

Certains sont tourmentés par les dettes, d’autres cherchent à préserver leur honneur ou celui de leur famille, ou encore à éviter un mariage difficile… Au Japon, ce sont chaque année plus de 100 000 personnes qui font le choix de tout quitter sans prévenir personne, en faisant ainsi table rase du passé pour tout recommencer de zéro. Là-bas, ils sont appelés Johatsu, signifiant « évaporé ». Dans ce pays de plus de 126 millions d’habitants, c’est devenu un phénomène de société, dont il est difficile de parler.

Il a été remarqué que ce nombre de disparitions s’accentue en période de crise économique, notamment par exemple dans les années 1990 suite à l’éclatement de la bulle spéculative. Beaucoup d’entre eux se retrouvent à travailler clandestinement, sur des chantiers ou pour les yakuzas. Terrés généralement au cœur des villes, ils deviennent moins identifiable, noyés dans les foules. Certaines villes, considérées comme étant des ghettos telles que Sanya ou Kamagasaki, sont des lieux où il est plus simple de disparaître. 

Mais quelles sont les raisons qui peuvent pousser à disparaître ? La perte d’emploi, l’incapacité de payer ses dettes ou à nourrir sa famille peuvent pousser un individu à devenir un johatsu. La culture nippone a également de spécifique le rôle particulier qu’y joue l’honneur, l’image dans la société, mais également vis-à-vis du suicide. Aussi, disparaître sans prévenir peut être parfois perçu comme la seule alternative afin de ne pas perdre la face, ou celle de ses proches, devant les problèmes auxquels l’individu n’arrive plus à faire face dans un contexte de pression social difficile à gérer. « S’évaporer » peut être alors vu comme une forme de suicide, un suicide social, dans lequel l’individu estime que c’est le meilleur choix. En réalité, cela est pourtant mal vu et les proches des disparus ont tendance à considérer que la personne n’a pas rendu ce que la société lui a offert. Il y en a également qui partent pour d’autres raisons : les femmes qui fuient les violences conjugales ou les étudiants suite à des problèmes sociaux ou familiaux. 

Un livre, paru en 2014 traite de ce sujet : « Les évaporés du Japon » réalisé par la journaliste et le photographe Léna Mauger et Stéphane Remael. Ce livre est un recueil de divers témoignages de personnes évaporées et de proches de disparus au long d’un travail s’étalant de 2008 à 2013, ayant participé à faire connaître le phénomène en France. 

Il y a un adage au Japon, qui dit « Le clou qui dépasse se fait taper dessus ». La société nippone est connue pour sa culture et son soft power à l’international, mais est aussi en réalité très repliée sur elle-même. En dehors du cadre professionnel, il peut être difficile de faire des rencontres, les japonais ont la réputation d’être hermétiques aux interactions sociales, surtout dans les grandes villes comme Tokyo. Une pression sociale aussi forte peut en partie expliquer l’émergence de ce phénomène.

Devenir un johatsu n’est pas la seule façon pour certains de s’échapper du monde à leur manière, notamment les hikikomori, qui veut littéralement dire « renfermé sur lui-même » désignant les adolescents ou jeunes adultes qui font le choix de ne plus sortir de leur chambre, et représentant un demi-million d’habitants. Les cas ont également été répertoriés dans d’autres pays tels que la Corée du Sud, les États-Unis, mais aussi en France et dans le reste de l’Europe. Parmi les cas de figures moins extrêmes, de plus en plus de jeunes japonais font le choix de vivre à la campagne, bien que la vie puisse y être parfois plus difficile, mais plus libérée du fardeau de la responsabilité. 

Comme dans toute chose, derrière la grandeur et la beauté de l’aspect culturel, la modernité et la richesse apparente, se cache un revers de médaille plus obscure. Tout cela illustre un problème de fond, mais est-ce réellement lié seulement aux mœurs d’un pays comme le Japon, ou bien est-ce aussi en réaction à un mode de vie nouveau, dans lequel beaucoup de gens ne se reconnaissent plus, comme c’est le cas au pays du soleil levant, et ailleurs ?

Yanis MEZIANI

sources :

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