Interpréter des résultats scientifiques, étude de cas : Les ondes électromagnétiques rendent-elles stérile ?

Le fait que vous soyez actuellement en train de lire ces lignes suppose que vous teniez entre vos mains un smartphone, une tablette ou que vous soyez assis devant un ordinateur. Tous ces instruments nécessitent, pour communiquer entre-eux, d’envoyer des signaux via des ondes électromagnétiques. Bien que le nom barbare puisse en effrayer certains, il s’agit seulement d’une description physique de leur nature : l’oscillation d’un champ électrique et d’un champ magnétique perpendiculaire l’un à l’autre. Le spectre électromagnétique comprend tout aussi bien les ondes radio, qui nous permettent d’écouter de la musique dans la voiture, que les rayons gamma émis par des étoiles lointaines à l’agonie. Cependant, les ondes électromagnétiques ne sont pas seulement synonymes de phénomènes inaccessibles à nos sens, étant donné que ce continuum de fréquences comprend aussi la lumière visible – qui nous offre le monde à chaque ouverture de paupière.

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Les ondes qui nous intéressent ici sont celles résultant de ce dialogue inaudible et incessant qui a lieu dans nos ménages et dans nos villes au travers du Wi-Fi, des réseaux cellulaires (4G) ou encore du Bluetooth. Classifiées RF EMR pour Radio Frequency Electromagnetic Fields, ces ondes radio ont été longuement suspectées d’être responsables de la baisse de la fertilité dans le monde et donc corrélée à l’essor des technologies de télécommunications.

 

Corrélation n’implique pas causalité

Il est cependant important de toujours avoir une maxime en tête : « corrélation n’implique pas causalité ». La simple corrélation de deux données ne prouve pas un lien causal entre elles, mais peut seulement, dans certaines conditions, indiquer une cause antérieure commune. Par exemple, si on observe une corrélation entre se réveiller avec une migraine et dormir avec ses chaussures, doit-on en déduire que l’un cause l’autre ? Evidemment que non, on peut en revanche tenter d’expliquer cette corrélation par le fait que ces deux situations ont le plus souvent lieu en conséquence d’une soirée arrosée. Le site internet spurious correlations vous permet d’avoir un aperçu de corrélations farfelues. On peut, par exemple, y apprendre que la consommation de margarine est particulièrement corrélée avec le taux de divorce dans le Maine aux Etats-Unis. Ces données mises ensemble ne démontrent donc absolument rien, excepté peut-être le fait qu’elles ne peuvent rien prouver.

 

L’importance de la méta-analyse

 

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Les conclusions d’une étude scientifique ne sont pas absolues et doivent être manipulées avec précaution. L’objectif d’une méta-analyse est de se débarrasser des différents biais, conflits d’intérêts et erreurs méthodologiques qui subsistent dans les études et faussent l’interprétation de leurs résultats. En réunissant un maximum d’études sur le sujet et en mettant leurs résultats en commun, elle permet de tirer des conclusions solides amenant au consensus sur la question. 

En 2013, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a effectué une telle étude dont la conclusion était : « Au vu de l’ensemble des données disponibles à ce jour, le niveau de preuve est insuffisant pour conclure à un éventuel effet des radiofréquences sur la fertilité masculine et féminine. » 

Depuis, de nouvelles études ont vu le jour et davantage de méta-analyses ont été effectuées. La fertilité féminine reste peu explorée par cette problématique. Seules quelques études ont une méthodologie acceptable permettant leur reproductibilité (en indiquant la fréquence et l’intensité des ondes utilisées par exemple). L’une d’elle, publiée dans le The Kaohsiung Journal of Medical Sciences, montre une diminution notable du nombre de follicules ovariens (agrégat de cellule qui contient un ovocyte) chez des rates. En ce qui concerne la fertilité masculine, de nombreuses études montrent une diminution de la mobilité des spermatozoïdes après une exposition prolongée à des radiofréquences. Enfin, une méta-analyse publiée dans le journal Reproduction évoque la grande diversité « d’articles contradictoires » publiés sur le sujet ces dernières années. Elle note, de surcroît, l’importance de continuer la recherche dans ce domaine, étant donné « notre utilisation plus que grandissante des technologies mobiles ». Elle incite, par ailleurs, les chercheurs à effectuer davantage d’études complémentaires pour comprendre les raisons mécaniques des effets délétères observés dans les essais cliniques afin d’identifier une « cause rationnelle » et non plus de simples corrélations.

 

La peur face à la raison

S’il vaut mieux, par précaution, éviter de garder trop longtemps son téléphone dans sa poche avant, ou son ordinateur portable sur ses genoux, acheter des sous vêtements « anti-ondes » ne vous protégera en rien ; seule une cage de Faraday sans ouverture pourrait, en théorie, le faire. Ne tombez pas dans le piège tendu par le marchandage de la peur – particulièrement fructueux en ce moment. Comme pour la plupart des études visant à établir des conclusions vis-à-vis de notre mode de vie actuel, l’absence de recul temporel ne permet pas de tirer de conclusions unanimes. Les études n’ont pas les mêmes standards, elles sont souvent effectuées in vitro et font varier des paramètres très différents. La connaissance scientifique n’est pas établie avec une étude donnant un résultat mais seulement avec méthode et réplication. La vérité scientifique ne s’établira qu’avec des preuves et le consensus.

Thomas HERARD-DEMANCHE

@Sulcrow_

illustrateur : Raphaelle DREYFUS

sources :

 https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S1607551X15000923

  • Méta-analyse :

https://rep.bioscientifica.com/view/journals/rep/152/6/R263.xml

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