Jouer et apprendre à La Générale – Le monde de l’art face à la pandémie

Alors que les théâtres, opéras, cinémas et salles de spectacles ont fermé leurs portes pour des raisons sanitaires que nous connaissons bien, les écoles et conservatoires restent ouverts. Les futurs acteurs de la culture française continuent ainsi de pratiquer et d’apprendre malgré ces temps difficiles. Alma Mater a rencontré Margaux Huchard, élève en comédie à l’École La Générale de Paris. Voici son expérience : 

Comment as-tu découvert La Générale et comment y es-tu entrée ?

J’ai été au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris puis de Lyon pendant 4 ans en danse classique. Pour y entrer c’était un concours sur deux à trois jours, assez rude. J’avais pensé au théâtre pendant le premier confinement. Je ne voulais pas seulement expérimenter la danse. J’ai suivi un stage au Cours Florent pour savoir si je me lançais, j’ai vraiment adoré. J’ai ensuite découvert La Générale grâce à une amie en troisième année. Elle ne m’en avait dit que du bien et je confirme. L’équipe pédagogique est super et il y a une très bonne ambiance. Je suis dans le cursus comédie de La Générale depuis octobre 2020.

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Pourquoi te tourner vers la comédie ? 

Le théâtre c’est une aventure ! Je suis de nature réservée, timide avec parfois peu de confiance en moi, comme tout un chacun je pense ; mais la comédie m’aide énormément. Je me découvre différemment chaque jour et commence à me passionner. A La Générale, on travaille autant sur des textes classiques que contemporains. Je déteste lorsque l’on impose des cases et dans mon école, nous avons cette liberté qui m’est chère et me plaît beaucoup.  La comédie me permet de rencontrer une autre Margaux, parce que la Margaux danseuse j’en avais fait un peu le tour et j’avais ce désir de me redécouvrir. Même si la danse est une passion, j’avais besoin de voir autre chose.

As-tu troqué la danse pour la comédie ? 

Non, je danse toujours, ça fait partie de moi et je ne m’arrêterai jamais. Je danse depuis au moins quinze ans. J’ai eu un coup de cœur très tôt sur le ballet classique. J’avais vu un documentaire à l’âge de cinq ans et ça m’avait tout de suite fascinée, notamment le parcours pour devenir danseur étoile. Quand j’ai commencé la danse vraiment sérieusement, j’avais entre treize et quatorze ans. J’aime toujours autant mais aujourd’hui je fais plus du contemporain, néo-classique, moderne. J’ai un peu mis de côté le classique du fait de mes capacités physiques, mais il m’aidera toujours. Ma danse est née du classique. Je prends toujours des cours de classique, pour la technique, la rigueur. On découvre toujours quelque chose, c’est extrêmement complexe et intéressant. C’est un vrai style de vie que je ne me vois pas arrêter. 

A La Générale nous avons un cours de danse, mais un cours amateur puisque tous mes camarades n’ont pas la même formation que moi. Ce cours sert principalement à souder le groupe classe, il y a une très bonne ambiance et le professeur est génial. Je ne danse pas autant qu’avant bien sûr, d’autant plus qu’avec la crise sanitaire c’est très compliqué de trouver des studios pour s’entraîner et pratiquer. Tous les studios parisiens sont fermés sauf quelques-uns qui tiennent le coup. Parfois je m’entraîne en solo dans les studios ouverts mais je ne danse pas autant qu’avant c’est certain, avec le théâtre c’est compliqué. J’essaie de garder mon niveau cependant parce que je ne sais pas encore vers quoi je vais m’orienter plus tard. Pour l’après, j’aimerai essayer de lier la danse et la comédie. Je suis dans la découverte du théâtre donc je m’intéresse à tout.  

La danse a-t-elle un apport particulier à ton jeu ?

Je pense que oui, elle m’a apporté de la rigueur, de la patience et de la maturité. Je sais travailler sans aller vers ce besoin absolu de perfectionnisme. Perfectionnisme que j’ai eu mais qui m’a permis de me rééquilibrer lorsque je me suis rendue compte de la stérilité de cette pression. Je ne travaille plus à l’extrême comme je le faisais en danse. Je n’ai plus la pression d’auditionner à l’étranger et de recevoir moultes refus, même si le théâtre reste dans la même dynamique. 

Je fais plein de liens entre la danse et le théâtre et je pense que ça pourra m’aider plus tard. Je connais par exemple un professeur qui est musicien et comédien, il est très demandé grâce à sa polyvalence donc je suis assez optimiste. J’ai déjà un petit parcours professionnel, j’ai passé des auditions de danse, j’ai travaillé à Disney, à l’opéra de Lyon. Nous avons créé une compagnie avec des amis danseurs et avons fait un festival. Mais j’ai toujours eu du mal avec les auditions. N’ayant pas cet esprit de compétition, ça n’est jamais un moment très agréable. À la Générale, j’ai bien sûr eu un petit coup de stress comme à chaque fois mais j’étais déjà en confiance au moment de passer l’audition.  

Comme tout est à l’arrêt en ce moment, je préfère ne pas trop m’imposer de pression et me laisser naviguer librement. Jusqu’à il n’y a pas si longtemps, je m’étais dit que je n’allais faire qu’un an à La Générale (le cursus dure trois ans) parce que je ne voulais pas perdre en niveau en danse : tout part très rapidement au niveau des capacités physiques. Mais comme ça me passionne vraiment, je pense continuer dans cette voie et peut-être par la suite tenter des écoles supérieures. Tout est encore possible. 

C’est quoi être élève à La Générale ?

Nous n’avons pas le statut étudiant à La Générale puisque c’est une école privée, mais nous nous considérons comme des étudiants et avons des journées de cours pareilles à n’importe quel autre étudiant. 

Elles commencent au plus tôt à 10h et se terminent à 17h. Individuellement, nous pouvons prendre un studio et nous entraîner jusqu’à 18h. Nous avons quelques professeurs qui tournent tous les 3 mois, cela nous permet d’expérimenter de nombreuses façons de travailler. Notre professeur référent est celui d’interprétation. Nous étudions l’interprétation, les cascades (par exemple les chutes, les claques, l’escrime). Nous faisons de l’improvisation, de la gym respiratoire ainsi qu’une autre sorte d’improvisation : une méthode d’enquête. C’est un peu une introspection libératrice qui nous aide à ne pas nous juger. Le théâtre est en général thérapeutique. C’est beaucoup plus de pratique que de théorie, c’est très formateur. 

Mes camarades viennent d’horizons très différents. Un ami ingénieur se réoriente par exemple en comédie. Dans ma promo nous sommes neuf et beaucoup sont en réorientation, certains sont aussi en post-bac mais ça n’est pas la majorité. Je suis moi-même entrée à La Générale pour opérer une réorientation. Nous sommes très soudés et parlons de projets, comme une petite « tribu » artistique. Je suis assez chanceuse car nous nous complétons tous, il y a des personnalités très différentes et ce qui nous permet de nous épanouir. 

La Générale propose trois cursus différents : comédie, réalisation et costumerie. Les différents cursus interagissent-ils beaucoup ?

La première année pas tant que cela, elle est plutôt consacrée à consolider les bases de chaque formation avant de faire quoi que ce soit en commun. Mais en deuxième année nous sommes plus libres, il y a des stages avec les réalisateurs, des stages caméras… En deuxième année nous pouvons assister aux cours des différents cursus et nous commençons à nous croiser, à créer des projets ensemble. Dans toutes les formations il faut être curieux et se nourrir des autres cursus. Par exemple, quand j’étais au Conservatoire de Lyon, nous avions des contacts avec les étudiants des Beaux Arts et chaque année nous montions un petit projet commun d’une dizaine de minutes. 

En ce qui concerne nos productions à La Générale, en fin d’année nous avons une représentation dans notre théâtre pour la formation comédie. Nous avons vraiment la chance d’avoir un théâtre dans l’école. Mon père étant musicien, il a connu La Générale grâce à cette scène sur laquelle de nombreux concerts ont été donnés. Régulièrement, il y a des projections ouvertes à tous en temps normal mais avec les règles sanitaires tout est un peu bouleversé. 

La Générale - Ce que nous sommes (droits réservés)

Quel est ton rapport aux réseaux sociaux en tant qu’artiste ? 

Je ne suis pas trop réseaux sociaux… Il est certain que ce milieu fonctionne essentiellement avec. Beaucoup de mes camarades danseur.euses sont contacté.es via leurs réseaux sociaux par des chorégraphes ou des photographes : c’est vraiment une vitrine. Pourtant s’en servir n’est pas inné, loin de là. Il faut être dessus régulièrement, être clair sur ce que l’on souhaite montrer de soi. Il faudrait avoir des cours pour apprendre à les gérer. Dans mon parcours j’ai eu des interventions pour parler de « l’après » mais cela concernait plus les castings et l’intermittence, rien sur l’utilisation des réseaux sociaux. En tant que danseur freelance il faut vraiment savoir se vendre, trouver les bons contacts et réseaux, ces outils sont donc essentiels. 

Quel est ton état d’esprit dans cette situation complexe de crise sanitaire ? 

J’essaye de ne pas me poser trop de questions. Je me rends compte que je suis assez chanceuse dans la mesure où j’ai cours en présentiel et je garde l’interaction sociale. Même si c’est très compliqué pour le monde de la culture, j’essaye de positiver et je suis active sur pleins de projets de mise en scène ou de chorégraphie. À La Générale on ne ressent pas cette usure et cette tension, nous sommes vraiment dans une petite bulle salvatrice, même s’il ne faut pas oublier ce qu’il se passe à l’extérieur.

Comment faites-vous à La Générale avec les règles sanitaires ? 

Malheureusement on s’adapte à tout. Il y a une très bonne ambiance et régulièrement le directeur nous envoie des mails de rappel. Nous sommes moins de cent à La Général, c’est en partie pour cela que nous restons ouverts. Dans l’enceinte de l’école nous avons le masque et restons le plus souvent dans notre salle de cours pour éviter de trop croiser d’autres élèves. La Générale est une ancienne usine donc il y a beaucoup d’espace. Même si c’est compliqué de jouer avec un masque, je pensais que ça allait être pire. C’est particulier mais les conditions nous permettent de l’enlever assez souvent. Quand on est sur scène à deux ou trois, on peut rapidement l’enlever puisque nous respectons les distanciations sociales. 

Pour toi, quelle sera la place de la culture dans le monde de demain ? 

C’est vrai que ça commence à faire long pour tout le monde mais pour moi le monde de la culture continue de vivre, nous continuons de créer. J’espère que quand tout cela sera terminé, il y aura une renaissance, une autre façon de fonctionner et une entraide avec moins d’individualisme. L’artistique est un milieu compliqué mais je pense que ça marche avec les rencontres. J’espère que la fin est pour bientôt et qu’après il y aura quelque chose de beau dans tous les domaines. Il ne faut pas que les gens oublient que la culture et l’artistique font avancer les choses, qu’on ne peut pas s’en passer. L’art ne sauvera peut-être pas le monde mais il est bel et bien vital. 

Propos recueillis par Clémence VERFAILLIE-LEROUX

Couverture : Photo de Margaux Huchard par © Thierry Bé

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