Homo Ludens

Le jeu n’est pas réservé à l’enfant, même s’il constitue chez lui une étape fondamentale du développement : l’adolescent et l’adulte ont joué, jouent et joueront aussi de tous temps. Mais que révèle le jeu sur l’Homme ? Il a pris à travers les âges des formes très diverses : du jeu de l’oie aux jeux vidéo d’aujourd’hui, en passant par la réalité augmentée, qui floute la frontière entre réel et illusion. Et il n’y a pas une, mais de nombreuses façons de jouer : quand on pratique un sport, on joue ; quand on se rassemble autour d’un jeu de société, on joue ; quand on est acteur, on joue… Il s’agit pourtant à chaque fois de pratiques très différentes.

Une définition commune oppose le jeu – espace d’évasion au réel – à l’esprit de sérieux : le loisir et l’activité ludique sont la contrepartie du travail et de l’occupation utile. On peut sentir l’insuffisance d’une telle définition : en jouant, on recherche l’amusement, mais n’y a-t-il pas quelque chose de plus ? D’ailleurs, jouer n’est ni uniquement s’amuser, ni toujours innocent. Notre langue en garde la trace, lorsqu’on dit à quelqu’un « à quoi tu joues ? » pour le rappeler à l’ordre, ou « se jouer de quelqu’un », pour dire « le tromper ». Le jeu promet certes une marge de liberté, mais cela serait trop vite oublier qu’il comporte toujours des règles, un code, que les joueurs doivent accepter dès lors qu’ils jouent. C’est parce que l’action de jouer implique l’investissement de l’Homme, à tous les niveaux, qu’elle nécessite une définition plus essentielle. Dans Homo ludens, J. Huizinga dit de l’Homme qu’il est certes sapiens, un être savant, et faber, maîtrisant la technique, mais qu’il est surtout un homo ludens, un être qui joue. Alors, le jeu n’est plus uniquement le domaine de l’échappatoire et de la fiction, de l’amusement et de la frivolité, mais la forme que prend, dans les relations entre les hommes, la tendance à toujours poursuivre un objectif en commun. Autour d’une partie de Monopoly comme en société, on attend des participants qu’ils connaissent les règles du jeu : le tricheur comme le fraudeur, qui ne respectent pas les règles, sont en principe punis. Il y a dans toute activité un but à atteindre, quelque chose qu’on met, justement, en jeu. C’est pour que la tendance à la compétition ne s’exprime pas aux dépens des relations entre les hommes que les jeux constituent le cadre bénin, circonscrit dans le temps de la « partie », pour l’apprentissage des liens sociaux, de la gestion des émotions, de la découverte du succès et de l’échec.

Certains n’ont rien de vraiment ludique : les jeux d’argent, de hasard, changent le plaisir en souffrance dans le cas de l’addiction au jeu. Mais pour le jeu authentique, qui ne se joue qu’avec des partenaires, la thèse d’Huizinga garde toute sa pertinence : dans tous les champs de la vie, social, économique, culturel, politique, il y a des règles du jeu et des espaces dédiés, des « terrains de jeu ». Mais quels sont les objectifs ? Dans la vie de tous les jours, il n’y a ni mode d’emploi ni manuel des règles. Quelle part pour la créativité et la liberté, quelle part pour la gratuité du jeu ? C’est finalement aux hommes de choisir ensemble à quel jeu ils veulent jouer. Les problèmes de nos sociétés peuvent alors aussi survenir lorsque certains participants en excluent d’autres, ou quand l’esprit de compétition prend le pas sur le ludique, l’appât du gain sur le plaisir du jeu.

Alexandre IAGODKINE

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