Rouen ne répond plus

Jeudi dernier, Rouen s’est réveillée sous une chape de plomb, ou plus exactement sous un panache de fumée noire long de 22 kilomètres, émis par l’incendie de l’usine Lubrizol. Retour sur le contexte de cette catastrophe et sur la situation, avec le témoignage de Valentine, notre rédactrice sur place. 

 

Le contexte de l’accident

 

    C’est dans un décor apocalyptique que les Rouennais se sont réveillés Jeudi 26 Septembre. Oiseaux morts sur les quais de Seine, voitures et mobilier de jardin noircis par la suie, odeur de pétrole dans l’air, après un incendie de plus de dix heures au sein d’un entrepôt de stockage de substances toxiques, d’aucun s’attendait à voir les mots “catastrophe chimique” apparaître dans les médias ou sur les lèvres du gouvernement, mais rien n’en fût. La mort de Jacques Chirac et son amour pour les pommes ont visiblement occulté l’incident.

Ce dernier, pourtant, n’a rien d’anodin. L’usine Lubrizol abrite environ “500 tonnes de produits classés toxiques […]”(source), principalement des additifs pour huile de moteur ou lubrifiants industriels, d’où l’odeur de station essence décrite par de nombreux habitants.

 

Valentine, notre rédactrice présente sur place, décrit une ville “aux allures de fin du monde […], des traces d’huile ou de suie un peu partout, sur les quais il y avait des espèces de flaques arc-en-ciel, des dépôts noirs sur des salons de jardin”. Dans son interview à Paris Normandie, André Picot, expert en toxico-chimie, apporte des précisions sur la nature de ce dépôt noir qui recouvre la ville et inquiète la population : “les hydrocarbures simples produisent de grosses particules : elles tombent alors facilement au sol, même à plusieurs kilomètres à la ronde. ça correspond à de la suie”. Malgré les déclarations de Agnès Buzyn et de la préfecture concernant le nettoyage des surfaces souillées, les consignes (“porter des gants”) restent trop vagues aux yeux des habitants, qui s’interrogent notamment sur le traitement des déchets. 

Si les autorités se veulent rassurantes, les Rouennais, eux, veulent des réponses. Qu’en est-il réellement des conséquences de cet incendie ? L’accident aurait-il pu être évité ? 

 

Dysfonctionnement et inquiétudes

 

L’usine Lubrizol n’en est en effet pas à son premier incident. En 2013, elle avait été condamnée à une amende pour “manquement aux normes de sécurité” après une fuite de gaz non toxique, et le rapport de l’incident faisait à l’époque état d’insuffisances techniques et d’un manque d’entraînement du personnel. Malgré des améliorations et des remises à niveau, l’usine connaît un nouvel incident en 2015, cette fois-ci une fuite de 2000 litres d’huile minérale dans la zone portuaire, où un barrage est mis en place pour empêcher tout écoulement de la substance (classée non toxique) dans la Seine. Classée SEVESO “seuil haut”, l’usine est censée répondre à des contrôles fréquents, des mesures de sécurité strictes et des entraînements d’évacuation du personnel, afin d’éviter ce type de catastrophe, ou tout du moins de savoir y répondre efficacement. Or ce Jeudi 26 Septembre, tout a déraillé. Les premières sirènes d’alerte à l’attention de la population se sont déclenchées vers 7h30 du matin, soit cinq heures après le début de l’incendie. 

Les pompiers présents lors de l’intervention décrivent eux aussi une situation chaotique : munis de simples masques blancs, pataugeant dans l’hydrocarbure, ils sont restés plus de dix heures au milieu des fumées toxiques afin de circonscrire l’incendie. Les premiers sur place ont dû jeter leurs tenues, imprégnées et noircies de rejets toxiques ; les autres en ont changé “toutes les quatre heures” (source pompiers). Aujourd’hui, les pompiers présents sur l’intervention dénoncent le manque d’information et s’inquiètent pour leur santé, tout comme les habitants. Vomissements, vertiges, migraines, malgré les consignes de confinement, nombreux sont ceux qui ont développé ces symptômes, et pas uniquement le jour de l’incendie. Dimanche, les effets ne s’étaient toujours pas dissipés, comme nous le rapporte Valentine, qui s’est renseignée auprès de ses camarades étudiants : “beaucoup ont quitté Rouen et sont retournés chez leurs parents, notamment ceux sujets aux migraines ou à l’asthme. L’odeur est imprégnée vraiment partout, dans les couloirs de la gare, de l’hôpital, dans les appartements. C’est une odeur très forte de pétrole qui ne te quitte pas et qui te procure un mal de tête en quelques minutes. C’est impressionnant tant elle est encore présente, des jours après l’incendie.[…]On dit aux gens que ce n’est pas toxique alors ils continuent de sortir, souvent avec une écharpe ou un masque sur le nez pour les plus sensibles, certains magasins ferment l’après-midi pour éviter que les employés soient trop indisposés par l’odeur, mais ils n’ont pas de plus amples informations et s’inquiètent de savoir quoi faire ou ne pas faire, et surtout quelles seront les conséquences de cet incident. D’ailleurs même les policiers et gendarmes portent des masques à gaz.”

Aux alentours de la métropole rouennaise, l’inquiétude règne aussi, notamment chez les agriculteurs, qui ont reçu comme consigne de rentrer leurs bêtes et de suspendre leurs productions et leurs récoltes, ainsi que la livraison des produits déjà récoltés. Santé publique oblige, les mesures sont drastiques, et si les éleveurs et autres producteurs se montrent compréhensifs, ils s’inquiètent des retombées économiques de cet incident. 

 

Un Tchernobyl Normand ?

 

Les autorités, de leur côté, se veulent rassurantes. Les analyses effectuées à la suite de l’incendie révèlent “un état habituel de la qualité de l’air”. Dans la foulée, une information s’ébruite : le toit du bâtiment qui a brûlé contenait de l’amiante. Sur le site du sinistre, on trouve des traces de benzène, un liquide volatil, cancérogène et toxique. De quoi alimenter l’angoisse locale, mais visiblement pas au point de détrôner M. Chirac de la Une nationale. Alors, à Rouen, la colère monte face au manque de réponses et aux solutions à très court terme. 

Le professeur André Picot tente pour sa part de répondre aux inquiétudes concernant les risques liés aux produits incendiés, et les répercussions futures : “Le problème fondamental, c’est qu’est-ce qui a brûlé et en quelle quantité ? Si ce sont de l’huile et de l’hydrocarbure, ce ne sont pas des produits qui peuvent mener à une grande toxicité. […] Ce n’est pas parce que ça dégage des mauvaises odeurs que c’est toxique.” Concernant les annonces de la préfecture quant à la “qualité habituelle de l’air”, le professeur se montre prudent : « S’ils basent leur raisonnement sur l’analyse qu’ils ont faite du taux de monoxyde de carbone, et qu’il y a peu de monoxyde de carbone et d’hydrogène sulfuré, ils peuvent dire que la toxicité est modérée. Mais comme on ne connaît pas la nature des produits, c’est extrêmement risqué d’avancer qu’il n’y a pas de toxicité aiguë ou en tout cas subaiguë, c’est-à-dire une toxicité non négligeable.” La prudence est de mise, donc, face aux annonces des autorités, en attendant les résultats d’analyses plus poussées sur le lieu du sinistre. 

 

Le parquet a élargi son enquête sur les causes de l’incendie aux chefs de “mise en danger d’autrui” et “destruction involontaire”, alors que plusieurs habitants ont eux déposé une plainte contre X pour “dommages corporels et manquement à l’obligation de sécurité”. A cela s’ajoute la plainte déposée par le PDG de Lubrizol pour “violation manifestement délibérée d’une obligation de sécurité ou de prudence”. De quoi susciter une inquiétude nationale et relancer le débat concernant les 1300 sites SEVESO présents sur le territoire français, dont beaucoup sont proches des habitations, quand ils ne sont pas implantés au sein même des villes. La catastrophe de Lubrizol semble avoir littéralement mis le feu aux poudres, bien qu’il faille désormais attendre les conclusions de l’enquête. 

 

Chloé TOUCHARD & Valentine L. DELÉTOILLE

 

Crédit photo : Marie Hélène Labat 

 

SOURCES :

https://actu.fr/normandie/rouen_76540/incendie-chez-lubrizol-rouen-parcours-panache-fumee-retombees_27598014.htm

https://www.francetvinfo.fr/faits-divers/incendie/incendie-d-un-site-seveso-a-rouen/incendie-de-l-usine-lubrizol-de-rouen-ce-que-l-on-sait-et-ce-que-l-on-ignore-encore-trois-jours-apres-le-sinistre_3636263.html

https://www.francetvinfo.fr/economie/emploi/metiers/agriculture/gel-des-productions-et-des-recoltes-apres-l-incendie-de-rouen-les-agriculteurs-de-la-seine-maritime-ne-sont-pas-rassures-du-tout_3636469.html

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2019/09/27/ce-que-l-on-sait-au-lendemain-de-l-incendie-de-l-usine-lubrizol-a-rouen_6013373_4355770.html

https://www.sciencesetavenir.fr/sante/incendie-usine-seveso-a-rouen-tout-comprendre-des-risques-autour-de-l-usine_137619

 

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