Clickers, quand est-ce qu’on mange ?

L’économie digitale et l’intelligence artifiecielle, malgré les critiques qu’elles subissent, sont bien créatrices d’emplois. Les click jobs ou micro-tâches en font partis. Peu formateurs et peu rémunérateurs, ces emplois exposent les travailleurs indépendants du numériques à la précarité. Jobs d’avenir mode d’emploi.

Click jobs c’est quoi ?

Bien que l’avènement d’un esprit mécanique généralisé ne soit pas encore d’actualité, l’intelligence artificielle est déjà vue comme autonome et supérieure à l’être humain en bien des points. Les machines sont aujourd’hui capables d’apprendre et, comme pour un enfant, il est nécessaire de lui dire ce qu’elles peuvent faire et ne pas faire : ça ce sont les ingénieurs et autres experts qui s’en chargent ; avant d’en arriver là, il faut de la matière brute, du bois pour le feu. Cette matière première, ce sont les fameuses données. Lesquelles ? Eh bien toutes les données. L’intelligence artificielle est divisée en plusieurs domaines de recherche, chacun utilisant des bases de données extrêmement riches et variées afin de développer les automates de demain. Prenons la reconnaissance vocale. Afin qu’une Alexa ou un Siri puisse comprendre ce qu’on lui raconte, il est nécessaire au préalable de l’y entraîner. Comment ? Sans entrer dans les détails, on soumet à l’algorithme des milliers sinon des millions de messages vocaux déjà enregistrés, soi par l’objet concerné, soit d’une autre façon et on lui indique à quoi l’enregistrement correspond. Avec la répétition et certaines techniques d’apprentissages poussées, Alexa sera capable de vous indiquer la piscine la plus proche de chez vous, si vous aimez nager bien sûr. Traiter une telle masse d’information est une tâche titanesque. C’est là que les micro-travailleurs entrent en scène. Leur mission est de traiter les données brutes et de les rendre intelligible pour l’algorithme.

Selon une étude publiée par des chercheurs de Télécom ParisTech, du CNRS et de MSH Paris Saclay, la France compterait plusieurs centaines de milliers de micro-travailleurs. A travers le monde, les plateformes du clique tel que Amazon Mechanical Turk, TaskRabbit ou encore Witmart compte à elles toutes plusieurs millions d’utilisateurs. La Banque Mondiale estimait en 2015 à 4,8 millions le nombre de micro-travailleurs.

Les investissements massifs des grandes entreprises du numérique – en tête de liste, Amazon, Microsoft & Cie – dans les plateformes de micro-travail montrent l’importance que représente aujourd’hui l’intelligence artificielle.

Important c’est sûr, mais pas à n’importe quel prix. Identifier une image de chat est pour un humain très rapide et facile, mais en identifier des dizaines de milliers devient tout de suite plus long et fastidieux. Créer un service exclusivement dédié à cette activité n’est pas désirable ni d’un point de vue économique, ni d’un point de vue réputationnelle pour les géants du numérique. Dans une étude publiée en 2010 par l’école de management de l’Université de New York, les chercheurs ont montré qu’un employé formé à identifier des sites internet comme étant pornographiques ou non couvrait en moyenne 250 sites à l’heure au salaire de 15$/heure. Vue la quantité de données nécessaires pour développer les intelligences artificielles, les coûts salariaux atteindraient rapidement des cieux encore inexplorés. Les plateformes du clique ont été la solution à cet ennui.

Ces dernières permettent à leur propriétaire d’accéder à un vaste réservoir de travailleurs. L’intérêt est double : de un, les tâches sont rémunérés quelques centimes chacune et, de deux, les travailleurs ne sont pas considérés comme salariés retirant ainsi une épine du pied des plateformes.

Des métiers d’avenir peu enviables

Si ces soi-disant métiers permettent effectivement de travailler quand bon nous semble et d’où l’on veut, ces avantages ne sauraient compenser une trop faible rémunération. Rama est indien et travaille pour Amazon Mechanical Turk. L’été dernier, il a décidé d’envoyer un mail à Jeff Bezos, PDG d’Amazon, pour protester contre la hausse des commissions, qui oscillent aujourd’hui entre 20% et 40%, perçues par l’entreprise à chaque fois qu’un client de sa plateforme rémunérait un micro-tâcheron. En travaillant 12 heures par jour, Rama mettait dans sa poche la somme mirobolante de 20$ ; depuis, il n’en touche plus que 10$. En retour, un certain Michael G., d’une équipe support d’Amazon, lui a présenté toutes ses excuses, mais n’a apporté à Rama aucune réponse concrète.

 Le développement des click jobs est aussi la porte à toute une myriade de risques venant s’ajouter à une liste déjà bien fournie (chômage, vieillesse, famille, accident du travail, maladie). Les job clickers pourraient s’afficher comme des auto-entrepreneurs développant leur propre affaire ; seulement, être capable de labeliser une image de chat ou une photo érotique n’est pas la panacea pour développer de nouvelles compétences et métamorphoser son travail en ligne en une entreprise réelle et rémunératrice ; les perspectives d’ascension sociales, matérielles et personnelles sont grandement limitées.

Cette vision pessimiste de l’avenir entraîne inévitablement une perte de confiance. Face à des revenus en dents de scie et à des lendemains toujours incertains, comment louer un chez soi ou encore demander un prêt à notre banquier favori ? Ne pas apporter la preuve de revenus suffisants, au hasard, en fournissant un contrat de travail, signifie aujourd’hui qu’un toit n’est jamais totalement acquis et qu’on a vite fait de sentir la pluie titiller le haut de son crâne.

Si encore la flexibilité dans le temps de travail et un certain nomadisme aventurier prônés par les plateformes compensaient le faible retour sur effort et les mauvaises perspectives d’avenir, les job clickers pourraient au final y trouver leur compte. Seulement, encore une fois, sans argent, on ne peut pas profiter d’une plage de sable fin entre deux hits (nom donné aux tâches réalisées, notamment sur Amazon Mechanical Turk).

Situation paradoxale, les plateformes et leurs clients, pourtant si prolifiques quand il s’agit de donner du travail, sont parfois muettes et laissent leur main d’œuvre martyriser la touche F5 de leur clavier dans l’espoir qu’une mission apparaisse. Faut-il ensuite être rapide pour la saisir avant ses collègues. Le manque de tâches explique en partie pourquoi certaines  plateformes comme Wirk, Appen ou Amazon Mechanical Turk ferment et ouvrent ponctuellement leurs inscriptions.

Quelles perspectives pour le futur ?

De façon globale les plateformes digitales ont le vent en poupe et leur croissance ne fait plus aucun doute dans une économie aujourd’hui plus instable qu’elle n’a pu l’être ces dernières décennies. Un changement culturel est aussi à l’œuvre car les travailleurs recherchent désormais davantage les bons côtés de la flexibilité d’un job indépendant plutôt que la sécurité d’un emploi salarié. Ce phénomène est aussi renforcé par l’existence de métiers demandant une licence pour être exercé. Pour devenir un chauffeur de taxi, il faut posséder un tel sésame ; en décembre 2019, le prix moyen d’une licence était de 120 000 euros. Pas étonnant que le service de transport proposé par Uber apparaisse comme plus attirant.

Le développement technologique est un autre phénomène largement contributeur au développement de la gig économy, celui-ci permettant une coordination plus efficace des travailleurs et un meilleur rendement grâce aux effets de réseaux. Le fait que entreprises du numériques disposent de peu d’actifs en dur comparé aux revenus qu’elles génèrent leur permet d’adopter un comportement plus flexible et de d’adapter rapidement leur offre à la demande.

Cependant, les plateformes numériques de travail font face à une opposition croissante de la part des travailleurs et des gouvernements nationaux. Le 10 janvier 2019, la cour d’appel de Paris, en ligne avec la cour de cassation, a publié un arrêté douloureux pour Uber : les chauffeurs sous l’autorité et les directives de la plateforme doivent obligatoirement obtenir le statut de salarié de l’entreprise. La cour d’appel a requalifié les 2038 micro-CDD, c’est-à-dire les courses, accomplis par l’un des chauffeurs Uber entre le 12 octobre 2016 et 7 avril 2017 en contrat de travail à durée indéterminée (CDI). C’est le modèle économique même de la plateforme qui est touché.

Au Royaume-Uni et Aux Etats-Unis de syndicats comme The Association of Independent Professionals and the Self-Employed (IPSE) et la Freelancer Union ont vu le jour. Cette dernière revendique plus de 490 000 membres et déclare représenter les 56.7 millions freelancers américains. Comme pour un syndicat traditionnel, leur mission sera de défendre les droits des travailleurs indépendants.

 Adrien ALBERTINI

 

sources : 

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