REVIEW CULTUREL FRANCAIS 2020 : Le Vin Mariani : mi-vin, mi-coca.

Ange François Mariani, dit Angelo Mariani, était un jeune pharmacien et chimiste corse, quand, adulte dans la force de l’âge, il rencontre la mystérieuse et miraculeuse feuille de coca. Médusé par les prétendus effets bénéfiques de cette dernière sur le corps humain, il décide, dans les années 1860, de l’adapter en boisson. Son vin tonique aura pour base une grande cuvée de Bordeaux et des extraits de feuilles de coca. Selon les rumeurs d’antan, Mariani aurait également dilué entre 6 et 7 mg de cocaïne – l’alcaloïde de la feuille de coca – par bouteille.

Dans les années 1880 Angelo Mariani ouvre sa première usine : la production passe à l’étape industrielle ; il en vient même à ériger ses propres serres de feuille de coca. La marque se répand telle une traînée de poudre, cette fois dans le monde entier, et on retrouve ses filiales à Montréal, New York, Alexandrie, Shanghai …

 Angelo Mariani, fondateur du Vin Mariani vers 1900, détail d'une photo de groupe, photographe inconnu.

Un succès euphorisant.

Pour se faire une idée de la raison d’un tel succès, il nous faut resituer le contexte : dans cette deuxième partie du XIX siècle, la feuille de coca est vue comme un produit miracle. Elle est utilisée depuis des temps immémoriaux par les populations locales d’Amérique du Sud comme stimulant, mais aussi pour combattre le mal des hauteurs.

Chez les scientifiques occidentaux de l’époque, de nombreuses recherches mettent en lumière les effets stimulants et revigorants de la feuille de coca sur la santé humaine. Sigmund Freud, pour ne citer que lui, pousse ses applications encore plus loin et proposa l’utilisation d’un de son alcaloïde, la cocaïne – qui n’y est présent que dans de faibles proportions– afin d’atténuer la douleur des patients subissant les foudres du bistouri et autres joyeusetés chirurgicales. La cocaïne prouvera notamment sa pertinence dans le cadre d’opérations chirurgicales oculaires.

A cette confiance dans la feuille de coca et ses nombreuses applications, s’ajoutent l’immense enthousiasme et le puissant soutien médiatique qu’apportent certaines personnalités notables de l’époque au Vin Mariani. On compte parmi elles les Papes Léon XIII et Pie X, l’écrivain Émile Zola, la reine des Belge Elizabeth, la reine Victoria, une file indienne de présidents français … et la liste est encore longue. 

Affiche publicitaire pour le Vin Mariani. Le Figaro, samedi 10 mai 1890.
La bouteille elle-même est une bouteille de 22,5 cm de haut, moulée en 3 pièces, en verre vert olive, et très lourde : 740 grammes pour une contenance de 50cl.

Des torrents de vin et de Coca.

Un tel succès ne pouvait qu’accoucher de quelques grappes d’envieux : un autre Mariani, par exemple, un marseillais ayant le goût des affaires, alla jusqu’à imiter la patte graphique d’Angelo Mariani pour promouvoir son propre vin de coca. Tous surfaient sur la même tendance et il était monnaie courante, en cette fin de XIXe siècle, de voir émerger des contrefaçons et des reprises de produits pharmaceutiques.

Mais ces négociants avaient-ils vu venir l’une des plus importantes histoires industrielles du XXe siècle ? En 1885, de l’autre côté de l’Atlantique, l’américain John Pemberton sort son French Wine Coca, dont la recette est très proche du vin Mariani à l’exception d’un ingrédient, la noix de Kola, ou Cola, fruit très prisé des populations d’Afrique Tropicale et Centrale pour ses vertus stimulantes, vertus que l’on sait aujourd’hui liées à sa forte teneur en caféine.

En remettant un peu d’ordre dans tout ces noms exotiques, et avec les frémissements bouillonnants de la Prohibition dans l’Etat de Géorgie, Pemberton se voit contraint d’abandonner son vin sous sa version alcoolisé au profit d’un breuvage qui n’a probablement pu échapper qu’aux habitants de la Galaxie d’Andromède : le Coca-Cola. Quelques années plus tard, Asa Griggs Candler rachète la recette et fonde la Coca-Cola Company.

Un siècle s’écoule. Des abysses à la lumière.

En 1910, les boissons utilisant de la cocaïne furent interdites. Cette sentence résonna comme la peine capitale pour le Vin Mariani. Son fondateur n’ayant pu transmettre sa recette et la faire adapter avant que la mort ne le cueille, son élixir de force tomba rapidement dans l’oubli.

Pourtant, 100 ans plus tard, Christophe Mariani, ancien restaurateur à Ajaccio, confie à la rédaction de Corse-Matin vouloir « relancer le Vin Mariani ». Serait-il un des petits-enfants du chimiste corse, récemment sorti de l’ombre et grand héritier de la tradition qui galvanisait son lointain aïeul ? Eh bien non, les deux Mariani n’ont en commun que leur projet fou de proposer une boisson à la feuille de coca.

La nouvelle version du vin Mariani est issue du vermentinu, un vin originaire d’une coopérative installée du côté d’Aléria, en Corse, très prisé pour ses arômes fruités et fleuris. On y trouve également l’ingrédient phare, l’alcool de feuille de coca, décocaïnisé car sinon en infraction avec la loi, importé directement de Bolivie.

À cela s’ajoutent différents ingrédients : une liste généreusement fournie où l’on retrouve notamment la fameuse noix de kola, déjà présente dans la reprise que John Pemberton avait faite du Vin Mariani originel il y a plus d’un siècle.

Comme à la grande époque, le Vin Mariani émoustille les papilles. A l’occasion de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) à Rome en 2016, Christophe Mariani rencontre le président bolivien, Evo Morales. Ce dernier aurait promis à l’entrepreneur corse que l’Etat bolivien financerait son projet.

La construction d’une usine, ainsi qu’une longue liste de produits dérivés – bonbons, sodas, sucettes – sont autant de ramifications juteuses et alléchantes imaginables à partir de la petite graine qu’est le Vin Mariani, le tout, principalement destiné au marché sud-américain.

Santé !

Adrien ALBERTINI

Couverture : Texte publicitaire vantant les bienfaits du Vin Mariani.

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